La Porte du Paradis : La fin d’une époque

25/03/13 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : , ,

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En 1870, Averill (Kris Kristofferson) et Irvine (John Hurt) sont deux étudiants d’Harvard promis à un brillant avenir. Lorsqu’ils se recroisent 20 ans plus tard, le premier est shérif du comté de Johnson dans le Wyoming, élu terre d’accueil par des immigrants fauchés d’Europe de l’Est. Le second, devenu alcoolique, est membre de la puissante Association des éleveurs qui voit comme une menace cette nouvelle population sur ses terres fertiles. S’ensuit une liste de 125 noms à abattre pour rétablir la domination sans faille de l’Association, menée par Franck Canton (Sam Waterston). Sur cette liste figure le nom d’Ella Watson (Isabelle Huppert), une prostituée dont sont amoureux Averill et Nathan Champion (Christopher Walken), un des mercenaires de l’Association…

Démystification

Après s’être baladé une dizaine d’années en Europe en versant dans une surenchère de plus en plus caricaturale, le western retrouve ses terres d’origine et répond au genre spaghetti en prenant un virage très réaliste. La Porte du Paradis est une œuvre sombre et politique. La série HBO Deadwood en sera d’ailleurs un digne hériter.

Mais d’abord, la réalité historique : le mythique cow-boy ne représentait qu’une infime partie de la population américaine du XIXème siècle. Le cinéma hollywoodien en avait fait symboliquement son pionnier. Michael Cimino préfère s’intéresser à son représentant économique en retraçant un fait authentique : la lutte sanglante entre une riche association d’éleveurs et des pauvres immigrants piétinant sur leurs terres. Ce ne sont plus les cow-boys qui construisent les États-Unis en combattant les Indiens, mais les capitalistes qui massacrent la concurrence. Le spectateur américain, habitué à la distanciation ethnique, doit maintenant regarder son voisin en face.

Heavens-Gate

Cimino dresse alors un triangle amoureux sur fond de lutte des classes. Difficile de ne pas y voir un écho du mouvement hippie rattrapé par le capitalisme. L’innocence avec laquelle Ella sort nue de sa maison close et son amour libre partagé entre deux prétendants, montre bien l’illusion qui a bercé l’Amérique anti-Viêtnam de la fin des sixties jusqu’aux seventies, avant d’être violemment rattrapée par les intérêts financiers. En cela, La Porte du Paradis est un monument du cinéma américain, représentatif d’une double désacralisation : celle du western traditionnel et celle de l’Amérique Peace&Love.

Légalisation de la violence

Cimino construit son chef-d’œuvre de la même manière que son Voyage au bout de l’enfer, sorti deux ans auparavant. Trois époques se succèdent : avant, pendant et après la guerre. Autrement dit, trois états d’esprit correspondant aux grandes étapes de la vie : Espoir et projection / Réalité et désillusion / Amertume et rétrospection.

A travers cette évolution s’inscrit l’idéologie brisée d’Averill, et le paradoxe d’une nation qui n’hésite pas à sacrifier sa mixité sociale par cupidité. Le mètre étalon de la réussite est l’argent, peu importe les moyens mis en œuvre. Si la violence est tellement présente au point d’être banalisée dans le cinéma américain, c’est parce qu’elle est inhérente à la fraîche culture d’un pays conquis à coups de fusil. Mais jamais cette violence n’est gratuite chez Cimino (contrairement au Django de Tarantino…), car elle est authentique et sa mise en scène évite toute complaisance.

heavensgate5001103268La violence est d’ailleurs personnifiée par le personnage de Christopher Walken, un mercenaire qui finit par connaître le scrupule. Dans un spaghetti, il aurait sûrement été le personnage principal du film, un antihéros au cœur brisé. Mais il est vu comme un renégat par ses employeurs qui ne lui laisseront aucune chance. Ainsi, même la figure du héros ambigu autrefois campé par Eastwood n’échappe pas à la démystification de Cimino. Seuls les intérêts des puissants priment sur la vie des populations. L’interprétation marxiste de l’œuvre est évidente.

Le pouvoir, donc, et la domination sur autrui montrés comme moteur des États-Unis, n’est pas sans rappeler Apocalypse Now, autre chef-d’œuvre démesuré sorti un an auparavant. Coppola montrait au pays sa propre horreur, celle de la guerre du Viêtnam, et questionnait la morale sous un angle nietzschéen (le capitaine Willard remonte le fleuve comme l’homme remonte aux origines de la civilisation). Cimino enfonce le clou en montrant que cette horreur est née à l’intérieur même du pays. Le pêché originel est une conquête sanglante du territoire, violant littéralement toutes les lois, et ce n’est pas un hasard si Averill a recours à une stratégie vieille de 2000 ans pour organiser l’assaut des immigrants. La civilisation, depuis ses origines, est indissociable de la violence.

Cette thématique inépuisable sera d’ailleurs reprise dans Il était une fois en Amérique, qui, avec La Porte du Paradis et Apocalypse Now, bouclera un siècle d’histoire ensanglantée des États-Unis.

Leçon de cinéma

Outre le contenu idéologique et moral, le film de Cimino est esthétiquement admirable. La palette de couleurs tend vers les marrons/beiges pour les scènes d’intérieur, ce qui permet d’éclater les verts lointains des scènes d’extérieur, rappelant le technicolor flamboyant de certains westerns d’Anthony Mann (Les Affameurs, Je suis un Aventurier). La ville est rattachée à un univers boueux, qu’entoure une nature verdoyante dominée par des rocheuses. Cimino, à la manière de John Ford, utilise ses plans larges pour relativiser la place de l’homme dans cet environnement majestueux.

La mise en scène accompagne d’ailleurs l’histoire sans jamais forcer le trait. Et l’écho scénique entre la bataille circulaire et la danse festive de Harvard vingt ans plus tôt, est une idée lumineuse pour retranscrire ce sentiment de temps qui passe sous la forme d’une boucle désenchantée. La musique de Strauss, utilisée par Kubrick dans son 2001… (un autre film monument sur l’idée de cycle et sur les origines de la civilisation), évite de surligner davantage la noirceur et offre une touche amère et ironique. L’ensemble bénéficie d’un brillant casting (il faut noter en plus les interprétations de Brad Dourif, Jeff Bridges et Mickey Rourke), qui se révèle d’une grande justesse.

Seul petit bémol, la durée du film qui en découragera plus d’un : 3h36. Considéré aujourd’hui par Cimino comme étant la version définitive (ce qui est en contradiction avec ce qu’il déclarait à l’époque de la version courte), le film aurait peut-être mérité un montage plus rythmé.

This is the End…

cp-la-porte-du-paradisCe compromis entre cinéma hollywoodien et cinéma d’auteur tenté par Cimino sera finalement un échec critique et public, mettant en péril la United Artists. La suite, on la connaît. Exit la politique du Nouvel Hollywood accordant trop de confiance à son auteur/réalisateur. Les grands studios reprendront la main dans les années 80 en visant un public plus jeune, un public qui n’a pas consciemment connu l’assassinat de Kennedy et la guerre du Viêtnam.

Ronald Reagan, élu quelques semaines avant la sortie de La Porte du Paradis, symbolise la fin de ce cinéma social d’introspection, où l’Amérique essayait de regarder son histoire en face et la digérait à coup de drogues hallucinatoires. Place désormais à l’Entertainment cocaïné, aux années fric…

La Porte du Paradis, de Michael Cimino (1981), ressortie en copie restaurée depuis le 27 février 2013.

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