La Source des Femmes : entretien avec Radu Mihaileanu

02/11/11 par  |  publié dans : Cinéastes, Cinéma | Tags : ,

Comment vous est venue l’envie de parler du statut de la femme dans cette partie de la planète ?

L’intention était un peu plus large. Ca a démarré par de l’affectif, des rencontres avec des femmes merveilleuses des pays du Maghreb et de certains autres pays arabes. J’ai découvert par leurs histoires leur beauté d’esprit, leur humour malgré leurs souffrances. Une poésie incroyable. Ma première envie était de transmettre à d’autres gens l’émerveillement que j’ai vécu. En France on simplifie, on réduit le statut de la femme arabe à des discussions sur le voile, sans tenter de comprendre quelles sont leurs aspirations, leur subjectivité. Je voulais faire un film sur ce sujet mais je ne trouvais pas de vraie dramaturgie. Le hasard a bien fait les choses : en 2001, un fait divers s’est déroulé en Turquie dans un tout petit village où les femmes ont fait la grève de l’amour pour que les hommes apportent l’eau. Je pouvais ainsi parler, à travers un conte oriental, du statut de la femme, mais de manière universelle, pas uniquement du monde arabo musulman. Je pouvais aussi parler de la question de l’eau comme énergie, comme symbole de la vie et surtout de l’amour. Car c’est un film sur l’amour. Ces femmes se battent pour que l’amour revienne au village.
La métaphore du désert qui avance et de la sécheresse, c’est quelque chose de réel dans certains pays, mais le monde entier souffre de la sécheresse de l’âme, du désert humain au niveau affectif et spirituel. Comme tous les contes, ça parle de quelque chose de spécifique adressé à l’universalité.

Comment les deux jeunes comédiennes françaises, Leïla Bekhti et Hafsia Herzi, ont-elles vécu le tournage ? Comme un retour aux sources ?

Elles connaissent un peu ce monde. Leila surtout, qui est d’origine algérienne et retournait souvent voir sa grand mère. Pour elle ça n’était pas un espace surprenant ou exotique. Elle ne l’a jamais pris comme ça. Pour elle comme nous tous et même pour l’équipe marocaine – les techniciens venaient de la ville, de Casa ou Marrakech pour la plupart – ça a été un souffle, cette rencontre avec ces villageois du moyen Atlas. Une histoire humaine exceptionnelle. Certains acteurs, surtout les actrices, sont arrivés un mois avant. On a fait ce qu’on a appelé des ateliers : les actrices étaient prises en charge par les femmes du village, elles vivaient et travaillaient avec elles, elles faisaient la cuisine, elles allaient à l’oued pour laver, elles portaient l’eau… Hafsia et Leila étaient très touchées par ce retour aux sources, touchées de parler en arabe. C’était très nostalgique pour elles. A la fois elles replongeaient dans leur enfance et les histoires de leurs grands parents, et sur l’instant, elles vivaient une aventure humaine dans un lieu incroyablement beau, presque hors du temps. Et ça, ça nous a tous secoués, même moi qui n’ai pas des origines musulmanes. J’ai vécu moi aussi dans un petit village roumain. Ça n’avait rien à voir et pourtant c’était très semblable.

La condition des femmes en Roumanie sous la dictature était-elle semblable à celle des pays arabes ?

Il y a des similitudes dans plein de pays, en tout cas ce que j’ai connu dans mon enfance et ce qui existe encore dans des villages de Roumanie est assez semblable. Il y a toujours ce pouvoir de l’homme sur la femme. Mais c’est plus complexe : l’homme apparemment est celui qui a le pouvoir et l’autorité, mais d’une manière souterraine, c’est la femme qui détient un certain pouvoir, même si elle ne l’affiche pas trop. C’est elle qui élève les enfants, qui convainc le mari de prendre certaines décisions… Les hommes, on se connait bien, on aime bien jouer les coqs. Dans énormément de pays, c’est la femme qui se réveille la première, qui prépare à manger, qui prépare les enfants pour aller à l’école, qui, en tout cas dans les sociétés occidentales, va travailler, revient préparer à manger, fait les devoirs avec les enfants… Celle qui trime le plus, c’est la femme. Même si dans certains endroits, les conditions se sont améliorées.

“LE PROPHÈTE A DONNE L’ISLAM DE MANIÈRE ÉGALE  AUX HOMMES ET AUX FEMMES”

Ce film vous permet d’évoquer la question de l’Islam. Cela a t-il été compliqué ?

L’islam des lumières, qui est ramené à l’actualité et qui est l’islam des origines, a été parfois déformé par certains. Dans les sociétés occidentales, on confond l’islam et l’islamisme. C’est à dire l’Islam tolérant et ses extrêmes, qui sont très minoritaires. Dans le film, les femmes, et les hommes “lumineux” dénoncent l’islam extrémiste ou un certain islam des traditions qui ne s’est pas beaucoup posé la question des vrais écrits, parce qu’ils ont hérité parfois d’interprétations erronées. Dans la scène avec l’imam, ce dernier cite des choses qui sont réelles, mais Leila lui rappelle une chose qu’on ne dit pas assez ici en occident, que dans l’islam il y a énormément de sourates qui citent des droits de la femme. Et aussi, que le prophète était entouré de femmes qui étaient ses conseillers. A l’époque historique où l’imam a surgi, il a amené un énorme progrès dans les droits et la protection des femmes. Avant, c’était un désert : les femmes étaient toutes esclaves, il y avait des mariages innombrables. L’islam a donné des droits. Le Vieux Fusil [personnage interprété par Biyouna, ndlr], même si elle le fait de manière autoritaire, rappelle à son fils l’histoire du voile. Ça aussi on en parle peu dans ce débat : la sourate dit qu’il faut mettre le voile entre l’homme et la femme, mais il n’est pas spécifié qu’il faut voiler intégralement le visage de la femme. C’est une métaphore. A l’époque où on a demandé aux femmes de porter un voile, c’était pour protéger les femmes nobles par rapport aux femmes esclaves faciles à posséder. Le Vieux Fusil le dit clairement : “aujourd’hui il n’y a plus d’esclaves, et il n’y a plus de femmes à posséder, donc je n’ai pas à porter le voile“. Après, chacune peut décider, elles en sont libres. mais personne ne doit le leur imposer. Tout ceci est écrit, tout autant que ce qui concerne le partage du savoir. Leila dit devant l’imam que le prophète a voulu que le savoir soit accessible à tous, et elle pose la question d’un certain extrémisme qui ne veut pas que le savoir arrive chez les femmes. La question est là : le prophète a donné l’islam de manière égale, aux femmes et aux hommes. Et certains l’ont interprété d’une manière erronée. C’est comme ça dans toutes les religions. Dans le christianisme aussi : pendant longtemps, les femmes n’ont pas eu le droit de lire la Bible. Chez les juifs c’est pareil, il y avait le même problème de pouvoir entre hommes et femmes. Les hommes voulaient contrôler la société à travers la religion et ne voulaient pas que les femmes aient accès aux décisions sociales. Certains veulent faire croire que c’est dans les textes… C’est faux.

Le film ressemble beaucoup à un conte, un conte très positif. C’était voulu ?

Pour moi c’est un conte positif pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’il explique qu’on a une image erronée de ces gens là et qu’il faut les aimer, surtout les femmes. En règle générale, dans le monde, je crois que le salut viendra plus des femmes que des hommes. Nous, on semble un peu fatigués, un peu à court de solutions. Mon grand espoir contre les extrémismes au sens large, y compris l’extrémisme économique, c’est le partage avec les femmes des décisions politiques et sociales. Ma première intention était donc qu’on connaisse mieux les arabes, les femmes arabes, avant de les critiquer et de les stigmatiser, de les réduire à une image un peu simpliste. Le printemps arabe est survenu alors que le tournage se terminait, en décembre. C’est un espoir immense, de voir que les gens revendiquent leur liberté et veulent se débarrasser des régimes dictatoriaux. Mais mon rêve est que dans tous ces pays, comme la Tunisie l’a promis, mais semble t-il qu’elle est en train de revenir sur sa parole, on accorde la parité. Ou en tout cas, une large place aux femmes dans les décisions politiques. Je suis attentif en tant qu’observateur lointain. C’est à eux de le faire, dans le respect de leur culture et de leur identité, à leur manière. C’est un immense espoir, un grand pas en avant, mais il faut rester attentif : la révolution ne doit pas se faire que dans les rues, il faut qu’elle se fasse aussi dans les maisons. Si à travers ce film je peux les encourager, leur dire qu’elles ont dans les mains la bombe atomique non violente du pauvre : le fait de pouvoir faire la grève de l’amour, alors qu’elles l’utilisent. Pour la beauté de leur culture, elles doivent le faire. C’est parti d’un cri d’injustice : j’en ai marre qu’on les dénigre, à cause d’un nombre infime de gens.

Le film aurait-il pu se faire sans le personnage de l’imam ?

Il était inconcevable de faire le film sans lui. Il était essentiel que j’aie un imam. Il est un démocrate, quelqu’un de tolérant. Lors de projections en avant premières dans des villes de Province, on m’a déjà demandé “mais comment ça se fait que vous ayez un imam positif ?” Je n’ai pas compris la question, elle était d’une telle bêtise… Pour les gens, il y a une confusion, pour eux, un imam est forcément extrémiste, il cautionne les terroristes. C’est comme si on prétendait que tous les curés sont pédophiles. J’ai donc voulu ce personnage, et qu’il soit le garant de l’équilibre. J’aime beaucoup la scène où il engueule sa femme, et lui demande pourquoi elle prend toujours la défense des hommes. C’est un personnage formidable. Bien sûr, il y a des extrémistes, des tarés, et j’en montre aussi dans le film.

“LES FEMMES PARLENT ÉNORMÉMENT DE SEXE. ON CROIT QUE C’EST TABOU DANS L’ISLAM… C’EST COMPLÉTEMENT FAUX”

La place de l’éducation et du savoir est très importante dans ce désir d’émancipation de la femme.

L’éducation est hyper importante dans la libération de l’être humain, sa quête de liberté. On le voit bien dans le printemps arabe. C’est grâce à l’éducation qu’il ont pu se révolter, communiquer. J’ai rencontré des tas de personnes qui, à l’instar du personnage de Karim dans le film, étaient dévastés par le fait de ne pas savoir lire et écrire. Pour nous c’est banal. Eux, ils en rêvent. Parfois, là où il y a des écoles, les instituteurs ne viennent pas, les parents rappellent les enfants pour aider à la maison… Pour eux, c’est une blessure profonde, une humiliation, de ne pas savoir lire et écrire, ils savent qu’ils ont un mur devant eux. Ils demandent l’accès à l’éducation. Mais je fais la distinction avec l’éducation et le savoir. Il ne faut pas croire que ceux qui ne savent pas lire et écrire n’ont pas de savoir. Il y a un autre savoir, le savoir ancestral, celui qui vient des parents, des grands parents, de la nature… Dans le film, on a l’exemple du Vieux Fusil, et de Hussein, le beau père : ils ont une vraie sagesse, même s’ils n’ont pas accès à la lecture et à l’écriture.

Il y a aussi beaucoup d’humour, dans le film.

Je me suis demandé pourquoi on ne parlait jamais de ça dans les médias : elles ont un humour incroyable. Quand elles sont entre elles, que ce soit à la cuisine, à l’oued… les femmes parlent énormément de sexe. On croit que c’est tabou dans l’islam, qu’il est interdit d’en parler. C’est complètement faux. Même quand elles sont voilées, il faut être stupide – et je l’ai été – pour croire qu’à l’intérieur il n’y a pas un être humain avec des rêves, des fantasmes. Et elles ont un sens incroyable de la poésie. Elles ont une métaphore pour tout. Elles ne disent pas les choses frontalement et cherchent tout le temps la poésie. On a souvent beaucoup ri avec mon co-scénariste quand on interrogeait des femmes ensemble et qu’elles finissaient par se jeter des linges à la figure en se disant “de toute façon, toi hier toute la nuit t’as mis le pain au four!” . On était morts de rire. Elles ne sont pas vulgaires mais elles en parlent sans arrêt, elles connaissent par cœur les maris des autres, comment ils sont, ce qu’ils aiment faire. Elles se le disent, elles se le racontent sans arrêt.

Vous envisagiez dés l’écriture d’accorder une telle place au chant ?

Les femmes arabes pratiquent énormément le chant au moment des fêtes : naissances, mariages, récoltes… Mais  j’ai découvert qu’elles chantaient tout le temps. Il suffit que l’une d’elles commence à taper dans ses mains pour que toutes se mettent à chanter. Parfois des chants qu’elles connaissent, parfois ce sont des slameuses ou des rappeuses. Elles commencent sur un thème donné et tout à coup il y en a une qui rebondit, elles s’envoient des piques, elles rigolent, elles s’envoient du pain ou du linge à la figure. Le chant est omniprésent dans leur vie dés qu’elles sont ensemble. Parfois, j’en ai même vu qui fredonnaient toutes seules. Elles ont une culture très orale, et même quand j’ai rencontré de grandes poétesses, aucune ne pouvait me donner les paroles de leurs chants. Elles improvisent à chaque fois… On a fini par trouver, heureusement, deux livres d’anthropologues musicologues français, qui ont recueilli d’anciennes chansons berbères et arabes et nous ont donné des modèles de métaphores et de métriques. Par rapport à ça, j’ai écrit moi même les chansons en fonction des scènes et des personnages.

“CERTAINS ME REPROCHENT DE VIVRE AU PAYS DES BISOUNOURS. MAIS JE LA VOIS, LA VIOLENCE… COMME JE VOIS LA BEAUTÉ AUSSI”

Les femmes du village ont accompagné l’équipe au festival de Cannes. Comment ont-elles vécu ce moment ?

On s’était promis que si on était sélectionnés à Cannes, on ferait venir des femmes du village pour monter les marches, car c’est leur histoire plus que la notre. On a obtenu qu’elles viennent, ce qui a été assez compliqué car elles n’avaient pas de papiers d’identité, pas de passeports… Il a fallu obtenir le visa de l’ambassade de France. Elles n’étaient jamais allées à plus de 10 kilomètres du village. Il a fallu les rassurer, notamment dans l’avion. On est arrivés à Cannes, cet immense cirque. On se demandait comment elles allaient réagir, notamment devant toutes les femmes habillées un peu “olé olé” sur la croisette… Le jour de la montée des marches, les appareils photos étaient braqués sur elles, il y avait les télés du monde entier… C’était la première fois de leur vie qu’elles allaient voir un film au cinéma, et en plus elles allaient se voir à l’écran, en 10 fois plus grand ! Finalement, elles n’ont pas été très impressionnées par le festival, elles étaient simplement heureuses d’être avec nous. Pour la petite anecdote, on avait comme partenaire une marque de cosmétiques dont Leila est l’égérie. Il y avait 14 maquilleuses qui devaient maquiller les comédiennes et les femmes du village. On leur a dit “faites gaffe, demandez leur ce qu’elles veulent, respectez leurs traditions…” Quand on est revenu, elles s’étaient maquillées elles mêmes comme d’habitude parce qu’elles ne voulaient pas qu’on les touche. Par contre, toutes les maquilleuses avaient du henné sur les mains ! La montée des marches a été un grand moment. Sans aucune timidité, elles sont montées en chantant, en dansant, on en a pleuré. En haut des marches, on s’est mis à genoux devant elles. C’était magique. Pendant le film, on les observait du coin de l’œil avec Leila. Elles ont applaudi le moment où Biyouna met une baffe à son fils.

On reproche souvent à vos films d’être pleins de bons sentiments.

Il y a énormément de beauté partout, et énormément d’injustices aussi. Ce sont les deux moteurs de mes films. Certains me disent que j’aime les bons sentiments, les happy ends, que je vis dans le pays des Bisounours. Mais pourtant, je vois les injustices, les violences… Mais je ne peux pas m’empêcher de voir aussi la beauté. J’ai tellement eu la chance d’échapper à la barbarie que je sais qu’à l’intérieur de cette barbarie, il peut y avoir de la lumière.

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