La Vénus à la fourrure de Roman Polanski

13/11/13 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags :

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Il est des films que l’on va voir mais qu’on a envie de ne pas aimer. Le concept peut paraître original, mais dans nos métiers pas tant que ça (je ne dirais pas non plus que j’ai été torturée à coup du dernier album de Sylvie Vartan en boucle, non, je ne le dirais pas). La Vénus à la fourrure avec Emmanuelle Seigner et Mathieu Amalric qui sort aujourd’hui au cinéma était de ceux-là. Ce film, sélection officielle du dernier Festival de Cannes, est la dernière création déjantée du non moins déjanté Roman Polanski.

Si vous êtes passés à côté

Il faut dire que le synopsis a de quoi faire peur : deux acteurs seulement, un huis clos dans un théâtre, un vrai, le théâtre Récamier, fermé depuis 1978 et remis en état pour le tournage, reconstruit dans les moindres détails, de la scène aux fauteuils en passant par les coulisses par un décorateur de génie, Jean Rabasse.

Un théâtre et deux acteurs donc, c’est tout. Thomas, interprété par Mathieu Almaric, cherche désespérément l’actrice principale de la pièce qu’il a adaptée d’un roman. Pas une candidate ne lui convient. Il se prépare à partir lorsque Vanda, jouée par Emmanuelle Seigner, surgit.

Ce roman que Thomas adapte existe réellement, c’est le roman érotique de Sacher-Masoch écrit en 1870. Il est le premier ouvrage de la série Love et l’un des fondements de ce qui sera appelé plus tard le masochisme (Masoch / Masochisme…). La Venus à la fourrure raconte la transformation d’une relation amoureuse vers la signature et l’exécution d’un contrat d’esclavagisme librement consentie d’un homme (Séverin) envers une femme (Vanda).

Si vous aimez le théâtre ou le ciné

Une fois les bases posées, indispensables pour l’entière appréciation du film de Polanski, laissons nous entraîner sur scène, ou sur l’écran, ou un mélange des deux. Car si le film est tourné tout entier dans un ancien théâtre, ce n’est qu’un détail mineur de l’extrême corrélation entre les deux arts dans La Vénus à la fourrure. Du théâtre, on garde donc, en plus de l’unité spatio-temporelle. Les plans, souvent longs, le thème, les dialogues, la caméra empruntent volontiers au sixième art. Il faut dire que pour son film, Polanski ne s’est pas tant inspiré du roman de Sacher-Masoch que d’une pièce de théâtre américaine, Venus in fur, écrite et produite par David Ives et jouée en 2011 sur la scène de Broadway. Après Carnage, Roman Polanski adapte pour la deuxième fois consécutive une pièce de théâtre.

cenusLes seules intrusions dans ce huis clos, ce sont les coups de téléphone que reçoit Thomas de sa femme et celui que reçoit Vanda de son « connard ». Les personnages revêtissent des costumes. Les didascalies sont soulignées par de vrais sons. La musique n’accompagne que les scènes jouées. Parce que l’éclat se joue souvent dans les détails, ceux-ci font partie d’une maîtrise totale de la part de Polanski, et revêtent d’une construction dont les nuances se révèlent au fur et à mesure de cette heure et demie sans temps mort.

Si vous aimez la confusion

Unité de lieu et de temps donc, pourtant il y a deux choses qui se jouent au même moment : le jeu entre Thomas, metteur en scène, et Vanda, actrice, et le jeu entre Séverin von Kusiemski et Vanda von Dunajew, les personnages de Sacher-Masoch.

Thomas éprouve une véritable antipathie pour Vanda au départ, mais c’est avant qu’elle ne s’impose sous les traits du personnage de sa pièce. Le jeu peut commencer. Au fur et à mesure, les différents plans vont se mêler et Thomas se perdre dans Séverin von Kusiemski. D’ailleurs, la musique qui n’accompagnait, pendant la première moitié du film, que les scènes jouées, vient souligner également les dialogues entre Thomas et Vanda, le détail donc.

4573Le film est divisé en plusieurs actes, comme pourrait l’être une pièce. Acte 1, Vanda entre sur scène et contrait Thomas à lui faire passer l’audition. Acte 2, Vanda devient ce personnage trouble (moitié elle, moitié la Vénus, on ne sait déjà plus) qui fait se perdre Thomas en Séverin. Acte 3, Vanda devient également Aphrodite. Puis une parodie de psychiatre. C’est avec ce dernier costume qu’elle rentre réellement dans la tête de Thomas et tisse les derniers liens. Il devient alors totalement son esclave.

Acte 4, Thomas/Séverin signe le contrat. Acte 5, Thomas devient Vanda pendant que Vanda devient Séverin.

Si vous aimez (ou pas) Polanski

Tout le film est en effet un jeu sur le rapport de force entre les hommes et les femmes, un thème cher dans l’œuvre de Polanski. Ce rapport, au début subtil et apparaissant dans des détails s’impose au fur et à mesure avec force, tant dans les allusions érotico-masochistes que dans le rapport actrice/metteur en scène. Pour finalement arriver à une apothéose burlesque et décalée. L’enfermement, les rapports troubles et troublés entre hommes et femmes, la domination… tous les thèmes chers à Roman Polanski se retrouvent dans son dernier film, qu’il qualifie d’ailleurs lui même de « féministe ».

venusEt pour porter ce huit clos trouble et troublant, deux acteurs. Et qui mieux que Polanski pour sublimer Emmanuelle Seigner, sa femme ? Car si Mathieu Almaric est excellent, Emmanuelle Seigner transcende littéralement le film. Elle passe d’une composition à l’autre avec la facilité d’un acteur enfilant des costumes successifs, elle est Vanda, actrice vulgaire et délurée, qui va jouer Vanda, de la pièce, mais elle est aussi une Aphrodite, et même Séverin avant de prendre le rôle du metteur en scène et enfin de finir en Vénus à la fourrure, ou Vanda, ou sans doute un mélange des deux. Elle, qui n’était pas convaincue par le manuscrit au départ, se voit offrir l’un de ses plus beaux rôles par son mari, et réalisateur toujours aussi décalé.

Il est donc de ces films que l’on voudrait ne pas aimer – parce que Polanski, parce que des principes idiots – mais qui nous attrape et nous retourne par une virtuosité rare. La caméra quittera finalement l’enceinte du théâtre pour une seule et unique vue, un long travelling arrière qui nous fait sortir de la scène.

Acte 6, scène finale : vue théâtre extérieur. Rideau.

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La Vénus à la fourrure de Roman Polanski, ce 13 novembre au cinéma.

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1 commentaire

    envrak  | 16/11/13 à 20 h 39 min

  • Il n’y a rien à ajouter, sinon bravo pour la subtilité de l’analyse qui n’a d’égale que la virtuosité de Polanski.
    Christian.

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