L’arnaque « Alice au pays des merveilles »

01/04/10 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags :

C’est ainsi qu’on appelle la chanson; mais, vois-tu, ce n’est pas la chanson elle-même, explique le Cavalier à Alice.
A force de s’interroger sur le pourquoi du comment des films, on finit par oublier les réactions les plus primaires qui traversent souvent le public. Dans le style “sentiment d’arnaque collectif”, Tim Burton est appelé au parloir.

Les faits: On parle depuis plus d’un an de l’adaptation par Tim Burton d’Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir, les deux récits de Lewis Carroll. Dans la mémoire collective, Alice, c’est surtout la fillette de chez Disney (1951), cheveux blonds et robe bleue. Les premières images du film de Burton surprennent, puisqu’Alice, mêmes cheveux et même costume, a 10 ans de plus. Soit.
Le film approche, les critiques se lancent. Avis tiédasses, nulle part on ne crie au chef-d’oeuvre, mais enfin c’est Burton, c’est beau, c’est sombre, c’est esthétique. Mais qui pour mentionner qu’il y a confusion entre une histoire et sa suite ? Qu’appeler Alice Alice revient à fondre Spiderman 3 et Spiderman, Le retour du roi et La communauté de l’anneau ?

A côté d’Alice

Allons donc voir “Alice au pays des merveilles”, allons voir cette post-adolescente qu’on imagine se creuser la cervelle face à l’énigmatique Chenille, jouer au croquet avec des hérissons, peindre des roses blanches en rouge et finalement, balancer les cartes en l’air car elle en a ras-le-bol de ces absurdités. C’est entre autres ce que raconte le premier texte de Lewis Carroll. Dans le second, le jeu de cartes a cédé sa place au jeu d’échecs, Reine blanche contre Reine Rouge, Alice sautant d’une case à l’autre et contribuant à des conversations d’un nonsense alors.
Dans le dessin animé, Disney mêlait avec adresse les deux contes, grossissant certains personnages, occultant beaucoup de scènes, mais conservant la caractéristique essentielle des deux épisodes: il n’y a pas d’histoire. Rappelez-vous, c’était flippant. Alice se déplace sans but, tantôt passive trimballée d’une rencontre à l’autre, tantôt active s’inventant une autorité. Mais au fond, elle progresse sans avancer dans un chaos qui lui appartient, qu’elle crée au fur et à mesure – c’est son rêve – mais qu’elle ne maîtrise pas – c’est son rêve.

Qu’a fait Tim Burton face au défi de réaliser un film sans histoire ? Il l’a contourné. On pourrait dire, il l’a réinventé, adapté à sa sauce… Surtout, il a collé à l’univers de Lewis Carroll une intrigue artificielle, pâle copie des récits fantastiques destinés à la jeunesse. Il est question d’une épée à voler à la Reine Rouge pour la remettre à la Reine Blanche, seule monarque légitime puisque douce et juste. Alice a donc une mission à accomplir, qui nous est révélée dès son arrivée au Pays des Merveilles. Quitte à réécrire l’histoire, Tim Burton aurait pu garder la surprise du dénouement, mais non.

Que reste-t-il, lorsqu’on a compris que d’abord, il ne s’agissait pas de la (non) histoire que le titre annonçait, et qu’ensuite, la fin nous est annoncée au bout d’une demi-heure? Le réalisateur a beaucoup travaillé son Carroll, ça se sent et s’apprécie. Comme les studios Disney, il a développé des éléments secondaires du texte: ainsi, les deux monstres du film, le Bandersnatch et le Jabberwocky, ne sont mentionnés dans De l’autre côté du miroir que dans des poèmes que récitent les personnages. La meurtrière Reine est un hideux croisement entre la Rouge et celle de Coeur. Le rôle du Chapelier fou est enrichi – il faut bien ça pour la moitié de Tim Burton, Johnny Depp -, et ce développement s’appuie sur sa présence indirecte dans De l’autre côté du miroir. Etc.

De chair et de papier

En très bon élève, Tim Burton s’est amusé avec les clins d’oeil. Il y a notamment ce détail qui accroche. Le père d’Alice dans le film s’appelle Charles, soit le vrai prénom de Lewis Carroll. Il est fantasque, inventif, apprend à sa fille comment se réveiller d’un cauchemar et que les gens bien sont tous un peu fous.. On l’aura compris: le père d’Alice, c’est l’auteur du livre, Alice du film est un personnage littéraire avant tout. Un choix de traitement confirmé par la prédominance des dessins dans le film, qui rappellent les illustrations célèbres du conte. Avec humilité, Tim Burton rappelle les Alice d’avant la sienne, dépassant le simple stade de l’hommage.

Son Alice à lui, il l’a soignée. Dans un entretien, le réalisateur explique l’avoir vieillie “pour mieux s’identifier à elle”, et continue en disant que pour lui, “Alice est aussi bien une fille qu’un garçon”. Dans son film, Alice n’est pas juste une jeune femme de 19 ans qui refuse de se marier. Lorsqu’elle rapetisse et grandit, ses habits ne suivent pas le rythme, contrairement au dessin animé ou aux textes, où la question ne se pose même pas. Occasion rêvée pour que défilent les robes, jusqu’au pantalon et à l’armure finale. Manière aussi, d’obliger le personnage à dissimuler sa nudité. Et donc à informer qu’il n’est pas que de papier, mais aussi de chair. Bien malgré elle, l’enfant a perdu son innocence mais ne trouve pas sa place chez les adultes. Sale ado, va.

Enfin, c’est intéressant, tout ça, mais n’empêche, on n’a pas vu ce qu’on nous avait vendu. On a vu Hook version Alice au pays des merveilles. Pour les ignorants, Hook (1991) est ce film brillant de Spielberg, qui imagine Peter Pan à l’âge adulte, rappelé à Neverland pour tuer pour de bon le Capitaine Crochet. Si Hook s’était appelé Peter Pan, on l’aurait perçu différemment, et aussi plus durement.
Alice au pays des merveilles, de Tim Burton, avec Johnny Depp, Helena Bonham Carter, Mia Wasikowska… En salles.
Pour lire Alice : Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir, de Lewis Carroll, Folio Gallimard.

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