Lars et la manière

02/06/08 par  |  publié dans : Cinéastes, Cinéma | Tags :

Une plongée dans l’univers du cinéaste danois Lars Von Trier, qui s’apprête à tourner Antéchrist. Première partie: la trilogie européenne.
Provocateur, sadique, schizophrène, prétentieux, auteuriste, névrosé, pervers, démiurge… On aura entendu tout et n’importe quoi sur Lars Von Trier, cinéaste danois qui, de film en film, ne cesse de remettre son art en question, provoquant admiration sans bornes ou rejet total. Connu du grand public pour sa trilogie “Coeur d’Or”Breaking the Waves (1996), Les Idiots (1998) et Dancer in the Dark (2000) – et pour être l’initiateur du Dogme danois, LVT a également bousculé les conventions en livrant un sublime dyptique sur l’Amérique marqué par la présence, au générique de Dogville (2003), de l’actrice Nicole Kidman et par celle de Bryce Dallas Howard dans Manderlay (2005). Autant de films qui pourraient presque faire oublier le début d’une carrière placée sous le signe d’une autre trilogie, moins connue mais tout aussi passionnante, que LVT a sobrement appelée sa “trilogie en E”. Trois films sur l’Europe et sur sa déliquescence, où les personnages, à l’opposé de ceux qu’il imaginera plus tard, ne sont que des marionnettes servant son propos, des outils visant à illustrer un discours des plus pessimistes, au sein de longs métrages frôlant l’expérimental.

Si LVT, à partir des années 2000, débarrasse son cinéma de tout élément qu’il estime superflu au profit d’une peinture de la souffrance humaine (Dogville et Manderlay, dont les personnages évoluent sur un plateau dénué de tout décor, en sont les aboutissements), il ne faut pas oublier la virtuosité formelle avec laquelle ses premiers longs métrages furent réalisés.

Element of Crime : l’enfance de Lars

1984 : Les festivaliers cannois découvrent le premier long métrage de Lars Von Trier, futur enfant chéri de la croisette, et décèlent en lui un prodige de la photographie. Les cadrages audacieux qu’il élabore dans Element of Crime, associés à la moiteur des images filmées dans une teinte orangée que d’aucun considèreront comme nauséeuse, provoquent un mini buzz médiatique qui lui permet, à l’issue de la quinzaine, d’être consacré par le grand prix de la commission supérieure technique.

Premier film, premières expérimentations

Avec Element of Crime, LVT cherche ouvertement à impressionner les spectateurs, quitte à privilégier la forme par rapport au fond. A l’évidence, l’intérêt du film ne réside pas dans son scénario, qui dépeint le quotidien d’un policier traumatisé revivant sous hypnose une enquête qu’il a jadis menée. Trois ans avant Le Sixième Sens (Manhunter) de Michael Mann, le profiler tient le haut de l’affiche, mais ici, est davantage un prétexte qu’un véritable héros, LVT n’hésitant pas à se servir de l’état d’hypnose et du traumatisme de son personnage pour créer un univers glauque et oppressant lui permettant de rendre des hommages visuels appuyés à l’expressionisme allemand et aux peintures d’Otto Dix, qu’Hitler classa parmi les “artistes dégénérés”.

L’art d’Otto Dix, l’une des sources d’inspiration du cinéaste

A l’image des premiers films de David Lynch, tout particulièrement Eraserhead, Element of Crime flirte avec les frontières de l’expérimental, évacue le ciel du cadre, sublime la nuit et la pluie, omniprésentes, construisant un univers en décrépitude, reflet d’une Europe en proie à l’intolérance, à une époque où LVT dénonce la montée du néonazisme (il y fait d’ailleurs une apparition dans le rôle d’un skinhead). Un film d’ambiance, truffé de symboles, qui constitue une très belle oeuvre liminaire à la filmographie d’un cinéaste avec qui il va falloir compter.

Epidemic : il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark

Il y a quelque chose de pourri, également, dans le second film de Lars Von Trier, Epidemic (1987). Un chef d’oeuvre dérangé et azimuté qui, dans un noir et blanc malsain d’où se dégage nettement le titre du film, collé à la pellicule en lettres de sang pendant 106 minutes, ose le jusqu’au-boutisme.

LVT lui-même y interprète un scénariste qui, avec son acolyte Niels (Niels Vorsel en personne, complice de la première heure du réalisateur), voient leur première production détruite par un bug informatique. Dépités, contraints de réécrire entièrement leur travail, ils décident de se pencher sur un autre projet, et imaginent une Europe décimée par une grave épidémie, sous forme de documentaire. Dés lors, LVT va s’amuser à alterner les formats de pellicule pour nager entre réalité et fiction. Dans le même temps, l’épidémie imaginée par les scénaristes s’immisce dans le réel, contaminant les acteurs du film.

Epidemic, le précurseur du dogme

Tout ici concourt à destabiliser le spectateur au moyen d’un récit fragmenté et d’images déconcertantes que l’on a de plus en plus de mal à situer dans une réalité fictive ou une fiction réelle. “Ce film doit être comme un caillou dans la chaussure” lancent Niels et Lars au détour d’une scène. En filigrane, bien sûr, le thème de la création et de ses tourments, LVT tenant à évoquer les difficultés rencontrées pendant la phase de création d’un film lorsque le budget mis à la disposition du réalisateur est dérisoire, ce qui est le cas de Epidemic. Pendant toute la première partie du film, LVT distille un fantastique sobre et discret, utilise les objets du quotidien pour les insérer dans sa vraie fausse fiction. Une mise en abyme qui s’amuse à prendre le spectateur au dépourvu, à l’image de la révélation finale faisant suite à une scène d’hypnose extrêmement dérangeante, et dans laquelle l’actrice se trouve dans une transe non feinte. Quelques années plus tard, cette dernière révélera en effet qu’elle était réellement sous hypnose. Le trouble sera encore plus grand lorsque LVT lui-même racontera que l’acteur présent sur le plateau était un véritable hypnotiseur, qui avait purgé une peine de prison ferme pour avoir violé ses patientes lorsqu’elles étaient en transe.

Avec le recul, ces révélations ajoutent au sentiment de malaise éprouvé lors du visionnage, doublé d’une impression de trahison de la part d’un cinéaste qui a placé son spectateur dans une position très inconfortable de voyeur. A ce titre, Epidemic constitue une expérience unique dont l’aboutissement visuel – la scène finale – a des accents gores (on éclate les pustules en gros plan à coups de fourchette) et dont la morale, plus que douteuse, trotte longtemps dans la tête. Un caillou dans la chaussure. LVT ne s’est pas trompé.

Europa : un grand cinéaste se révèle

Après Epidemic, LVT revient à un cinéma plus abordable et à un esthétisme plus poussé. Lui aussi en noir et blanc – mais un noir et blanc moins “sale” et graineux que celui de son prédécesseur – Europa (1991) plonge Jean-Marc Barr dans une Allemagne en ruines qui, au sortir de la seconde guerre mondiale, est écartelée entre occupation américaine et résistance nazie. Une Allemagne qui commence à se questionner sur le bien fondé du génocide et sur les regrets qu’elle devrait avoir.

Une fois encore, le climat est oppressant, mais LVT ne cherche plus à déranger le spectateur. Tout juste se contente t-il de le mettre en porte à faux et de lui livrer la petite histoire dans la grande, une romance dans un cauchemar, un huis-clos dans une immensité. Autant d’ambiguités qui confèrent à Europa une atmosphère mystérieuse, illustrée par des images malsaines, métaphoriques et magnifiques et par la voix caverneuse et hypnogène du narrateur (Max Von Sydow).

Jean-Marc Barr dans Europa

Une très large part du récit se situe à l’intérieur d’un train où cohabitent Américains et nazis, résistants et repentis, riches et pauvres, et où LVT laisse libre court à de nouvelles expérimentations formelles : plans filmés séparément puis mixés au montage, intrusion de la couleur dans certaines scènes, superposition d’éléments disproportionnés (Jean-Marc Barr incrusté devant un chronomètre filmé en très gros plan)… A tel point que là encore, les trouvailles visuelles et les prouesses techniques prennent le pas sur le récit, peu approfondi. Peu importe : aussi raffiné que Epidemic était délétère, Europa impose le cinéaste danois comme un plasticien confirmé, qui cite, peut-être sans le vouloir, Franz Kafka et même Frank Miller.

Des expérimentations visuelles qui prennent le pas sur l’histoire

Visionner aujourd’hui Europa et Les Idiots à la suite tend à faire penser que le premier est l’exact négatif du second, un dogme à l’envers où la caméra à l’épaule est interdite et où chaque plan est construit comme une oeuvre d’art. Peut-être bien le meilleur volet de la trilogie européenne, que de nombreux admirateurs considèrent comme le meilleur film de son auteur, rien de moins. Une fois de plus, l’écrin est plus éblouissant que le bijou qu’il contient, et LVT séduit à Cannes, où il remporte le prix du jury.
Dossier LVT : partie II

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

Laisser un commentaire