Lars Von Trier, un mec sympa

02/06/08 par  |  publié dans : Cinéastes, Cinéma | Tags :

Deuxième partie de notre grand saut dans le cinéma d’un réalisateur troublé : la trilogie Coeur d’Or
Nous avons laissé le cinéaste danois Lars Von Trier en 1991 avec le dernier volet de sa trilogie Européenne. Retrouvons-le en cinq ans plus tard, après son détour par la télévision et avec le premier film de sa nouvelle série Cœur d’Or dont le thème est inspiré d’un livre pour enfants.

Cœur d’Or, c’est le récit d’une petite fille qui traverse une forêt. Elle y entre bien couverte avec du pain dans ses poches et rencontre en chemin divers individus dans le besoin qui abusent de sa gentillesse. Elle en sort donc complètement dépouillée, de sa nourriture comme de ses vêtements et constatant qu’elle est en vie déclare “je m’en sors bien malgré tout”. Vous l’aurez compris, il s’agit d’une histoire de totale dévotion comme les longs métrages de la trilogie : Breaking The Waves (1996), Les Idiots (1998) et le célèbre Dancer in the Dark (2000). Ils seront tous trois portés par des actrices sur mesure, mis en scène avec brio et souffrance par le réalisateur dont les relations avec les femmes sont des plus paradoxales. Tantôt misogyne, tantôt admirateur, il les compare à des cygnes, car on sait jamais ce qu’ils ont en tête et qu’il est impossible de les comprendre. Ses actrices, il en tombe toujours amoureux et qui aime bien châtie bien, surtout quand on est un génie névrosé. Elles incarneront dans ses films le sacrifice par amour, des “bonnes poires” pourrait-on penser, mais LVT les sublimera juste comme il faut. Ce trait de personnalité féminin se retrouvera par ailleurs dans Dogville (2003) sous d’autres nuances.

Lars et la religion

Bess, pieuse et simple d’esprit, épouse Jan qui travaille sur une plate forme pétrolière. Leurs séparations régulières vont mettre sa foi à mal jusqu’à l’ultime épreuve : la paralysie de Jan. Bess fera alors tout pour que son mari puisse un jour remarcher par miracle. Ce voyage en austère Écosse conduira LVT à en faire un à Cannes qui deviendra une destination régulière de son car-caravane (oui oui, vous avez bien lu) et où Breaking the Waves obtiendra le Grand Prix du Jury.

Breaking the waves nous plonge dans 2 h 38 d’interprétation magnifique de Bess par Emily Watson. Passionnée, égarée mais aussi déterminée, elle transforme sous nos yeux horrifiés son immense naïveté en une volonté tout aussi forte. On admire et on appréhende, on s’attache et on pleure. La trilogie Cœur d’Or marque ainsi les premiers pas de LVT dans le grand mélo. C’est aussi son mariage avec la camera à l’épaule qu’il chérira durant ces trois volets. Ici, son utilisation crée une proximité entre les spectateurs et le casting du film, par ailleurs très bon, et se justifie complètement sur la plateforme pétrolière. Le cinéaste phobique nous met mal à l’aise en insérant dans ses films une grande partie de ses peurs. Il nous amène dans des lieux isolés qui ne sont accessibles qu’en hélicoptère dans lesquels il se refuse de monter. À distance (et au chaud), il effectue une habile démonstration de réalisation. De près, il dirige ses acteurs avec autorité, mais encourage l’improvisation. Lars sait exactement ce qu’il veut et surtout il n’en a aucune idée. Le résultat en est une histoire déchirante qui repose sur le trio Emily Watson, Katrin Cartlidge et Stellan Skarsgård et sur une mise en scène épurée dans un paysage démesuré. Découpée en chapitres, elle offre des interludes musicaux sur des tableaux impressionnistes romantiques du peintre Per Kirkeby. Ces derniers cassent le rythme pour lui donner plus de sens. Ils permettent surtout aux spectateurs de respirer avant de retourner sur l’épaule du caméraman qui peut être inconfortable pour ceux qui ne sont pas habitués. Il leur faudra s’y faire pour le deuxième volet de Coeur d’Or.

Du Lars et du cochon*

Karen, dépressive et simple d’esprit, rencontre Stoffer qui fait partie d’une communauté jouant les idiots. Leurs relations vont mettre sa vision du monde à mal jusqu’à l’ultime épreuve : être débile parmi ses proches. Karen fera alors tout pour que le groupe reste uni. Les Idiots est un film du dogme95 dont LVT est l’initiateur avec le cinéaste danois Thomas Vinterberg, auteur de Festen. Le principe, qui se décline en dix commandements, est de faire des films sans artifices : à la lumière naturelle et la musique intra-diégétique.

Les Idiots, dogme 2, film d’un cinéma chaste.

Les Idiots dérange. Il titille notre éthique, il questionne la société, il provoque notre embarras. Le bonheur est-il dans l’innocence, pire dans l’abrutissement ? Quand arrive le générique de fin, on y croit, mais qui peut vivre d’humiliation ? Malgré un effort sur certains dialogues difficiles, les interrogations et réflexions restent le propre du spectateur et de l’image. Une constante chez LVT pour qui les films en disent bien plus que les mots. Le montage alterne le présent de Karen et ses péripéties au sein des faux handicapés mentaux avec le futur d’un reportage sur eux, réalisé par les interviews individuelles de ses membres. Il semble être une grande fable mais il raconte bien, qu’on ne s’y trompe pas, une histoire de dévotion. Cependant la narration se fait d’une toute autre façon que le premier long métrage Cœur d’Or puisqu’elle s’appuie sur un groupe de personnages où l’héroïne reste dans l’ombre de Stoffer, interprété par Jens Albinus. Le produit danois est entièrement tourné à l’épaule et suit les principes du dogme qui encourage à garder toutes les scènes expressives, même floues ou encombrées. Il ne faudra donc pas s’étonner de voir l’un des caméramans à l’image ou encore la perche du micro du moment que l’histoire n’en est pas entachée. Aucune duperie donc (même dans les scènes de sexe réellement pornographiques), si ce n’est celle de Lars Von Trier qui, sous ces airs de ne pas y toucher, nous offre bien un drame à la fin bouleversante. Il n’atteindra toutefois son apogée lacrymogène que dans le dernier film de sa trilogie.

Dans les règles de Lars

Selma, mère et simple d’esprit, chérit la musique qui lui permet de s’évader de sa cécité héréditaire. Leur cohabitation va être mise à mal jusqu’à l’ultime épreuve : la perte de ses économies. Selma fera alors tout pour que son fils puisse être opéré des yeux. Retour à Cannes pour LVT l’original, gratifié pour Dancer in the Dark une Palme d’or méritée et critiquée. Björk, qui tient le rôle principal, remportera le prix d’interprétation pour son expérience traumatisante sous la direction du réalisateur danois, objet de nombreuses anecdotes.

Dancer in the Dark est un chef d’œuvre dramatico-musical griffé Lars Von Trier. Si pour beaucoup ce n’est pas son meilleur film, il a le talent de posséder les ingrédients du cinéaste, parmi lesquels l’expérimentation technique et l’habileté à transporter le spectateur, tout en proposant un long métrage accessible, ou presque. Les détracteurs de Björk détracteront Björk et ceux de Lars, Lars. La belle affaire. Ce sont pourtant une bande originale et une réalisation travaillées qui servent cette histoire poignante. Outre les qualités vocales de la chanteuse islandaise, les scènes musicales tirent leur force d’un montage d’images de cent caméras fixes qui n’ont pas leur pareil pour retranscrire le mouvement. Pour qui connaît les bases de la comédie musicale hollywoodienne, où les numéros chorégraphiés appellent aux travellings, LVT propose un sacré pied de nez. Il respecte toutefois un principe particulièrement théorisé dans les années 1950, celui de la prédominance du bruit. Le tempo naît à l’intérieur de l’image des sons environnants tels les rouages de l’usine ou les pas du couloir. Une ode au bruit et l’amour maternel filmée – hors parties chantées – par la caméra à l’épaule si chère au réalisateur depuis le premier Cœur d’Or. On retrouve aussi l’interlude en musique, qui cette fois n’intervient qu’au début du récit en guise d’entracte avant le lever de rideau sur le spectacle et l’émotion. Cette dernière, faite de silence et de chant, de mouvement et d’intimité, résonne comme le fil rouge du dernier long métrage de la trilogie.

Et puisque je l’ai mentionné, je ne résiste pas à cancaner sur Björk et Lars. En coulisse, Dancer in The Dark ressemble au choc des titans, une rencontre entre deux artistes marginaux et perfectionnistes. Le réalisateur s’est permis des coupes dans les créations de la chanteuse qui s’est enfuie du tournage pendant plusieurs jours. Pour en savoir plus je vous invite à visionner les bonus du DVD par ailleurs très instructifs comme le sont également ceux de Breaking the Waves. Pour les gourmands, la trilogie Coeur d’Or existe en coffret DVD dans lequel s’est incrusté Dogville. Pour les plus curieux ou masochistes, tentés par une immersion dans la vie de Lars Von Trier l’hypocondriaque, je vous conseille ses entretiens avec le cinéaste Stig Björkman, un ouvrage publié en 2000 aux éditions Cahier du Cinéma.
Photographies respectivement © Les films du Losange et Zentropa Entertainments
* Nous pensions avoir inventé ce jeu de mot mais nous ne sommes pas les seuls à avoir de l’humour sur le net. On est déçu, et vous ?
Dossier LVT : partie I

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1 commentaire

    Josh  | 10/08/09 à 1 h 07 min

  • Merci Engy pour cet article très bien écris sur la bête LVT. Un animal que je vais continuer à suivre de près.

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