Les Rencontres d’après minuit : entretien avec Yann Gonzalez

14/11/13 par  |  publié dans : Cinéastes, Cinéma | Tags : ,

448Yann Gonzalez, c’est le mec qui a fait six court métrages programmés au festival de Cannes, et qui vient de signer son premier long Les Rencontres d’après minuit, présenté à la semaine de la critique en mai 2013 et sorti ce 13 novembre en salle. C’est le mec qui décide de raconter une histoire incroyablement humaine dans un huis clos à sept personnage, dont l’intrigue se résume par “Ali, Mathias, et leur bonne Udo, reçoivent La Chienne, L’Étalon, L’Adolescent et la Star pour une partouze”. Le mec qui ose le kitsch, l’onirisme, le romantisme, le sentiment, le cul, le queer, la série Z, le monologue et le cliché. Le mec qui a tourné une scène érotique sadique et grotesque entre Béatrice Dalle et Eric Cantona. Le mec qui a inventé le juke-box sensoriel, qui joue les morceaux de tes humeurs quand tu y poses la main, et qui a demandé à M83 de faire sa bande originale. En somme, Yann Gonzalez n’est pas loin d’être un petit génie, doté de qualités d’écriture rares et d’un cœur en or. Un avant-gardiste de la vague anti-naturaliste du cinéma français, pour qui l’imaginaire et l’imperfection font aussi – voire surtout – l’émotion. C’était donc le cinéaste que nous devions à tout prix interviewer à Cannes cette année, d’autant plus que Les Rencontres d’après minuit y était notre coup de cœur. Une rencontre d’après-midi des plus plaisantes, durant laquelle Yann Gonzalez nous a parlé de ses amis imaginaires et de sa vision du cinéma.

Yann, dessine nous un casting

Envrak : peux-tu nous parler de tes acteurs, à commencer par Kate Moran qui interprète Ali ?

Yann Gonzalez : La première fois que j’ai vu Kate, c’était dans Paradis de Pascal Rambert (2004). J’étais bouleversé par sa façon d’être, de se déplacer, de chanter. J’ai tout de suite eu envie de travailler avec elle. Comme souvent, je commence à fantasmer sur un acteur et puis il y a des histoires que j’ai envie de raconter autour. J’ai écrit un premier scénario en pensant à Kate, celui de mon moyen-métrage Je vous hais petites filles (2008). Je lui ai envoyé alors qu’on ne s’était jamais rencontré. Elle n’a pas répondu tout de suite et je me suis dit qu’elle avait dû me prendre pour un fou. Finalement, elle l’a lu, on s’est rencontré, apprivoisé, apprécié, puis aimé professionnellement. J’ai écrit Les rencontres d’Après minuit avec Kate Moran et Julie Brémond en tête : les actrices avec lesquelles j’avais déjà travaillé. Les autres acteurs sont arrivés plus tard, Niels Schneider et Fabienne Babe en dernier.

Il paraît que tu as eu beaucoup de mal à trouver quelqu’un pour le rôle de Mathias, interprété par Niels Schneider.

Je pensais à lui depuis assez longtemps mais je gardais un peu l’image de l’ange très pur et un peu superficiel des Amours imaginaires (2010) – même si j’aime plutôt le film. J’avais peur qu’il soit trop jeune et qu’il n’ait pas assez de coffre pour jouer le personnage. Ma directrice de casting a insisté pour que je le voie, je n’avais rien à perdre. Il m’a répondu super vite, il était enthousiaste et dès qu’il a passé les essais j’ai été sidéré : ce coffre-là il l’avait. Ça a été une évidence, mais une évidence aux essais. Fabienne Babe était une évidence de cinéphile. Pour Alain-Fabien Delon, ce sont sa rage et sa tristesse qui m’ont plu. Eric Cantona, c’est son côté performer, ouvert à toutes les aventures cohérentes et sincères, un joueur dans la vie.

canto

Cantona est un très bon choix !

Oui je suis ravi ! Mais tous. Je suis amoureux de mes acteurs, j’ai envie qu’ils soient les plus beaux, les plus émouvants possibles. Les filmer, pour moi, c’est un acte amoureux.

C’est comme ça que tu envisages ta réalisation ?

Oui et c’est marrant parce que c’est hyper déconnecté du désir sexuel. Il y a des cinéastes qui filment leurs acteurs parce qu’il y a une attirance sexuelle, moi pas. Mes acteurs et mes personnages, sont comme des idéaux que j’ai envie d’étreindre de façon très chaste. Je fais par ailleurs une vraie confusion acteur/personnage : j’ai envie de retrouver chez l’acteur quelque chose du personnage et vice versa. Ce ne sont pas des rôles de composition, je cherche une musique collective d’interprétation très personnelle du texte.

Donc tu écris avec leurs voix…

Les voix de Kate et de Julie m’ont aidé. J’avais écrit le personnage de Mathias pour Julien Doré au départ, ça m’a aidé aussi. J’avais travaillé avec lui sur Les Astres Noirs (2009) mais il a refusé : je pense que je lui ai envoyé trop tôt mon scenario. Ça fait partie du destin du film, parce que je suis vraiment ravi que Niels Schneider ait pris sa place, le film est beaucoup plus fort. En général, j’écris comme si j’étais mon personnage, je me mets dans sa peau. C’est vraiment comme un jeu avec des figurines ou des marionnettes, quand tu es enfant, que tu as tes personnages en plastique et tu leur prêtes une voix, une attitude. J’essaye de les visualiser, de leur trouver une diction particulière, des mots qui leurs soient propres. Ce sont mes amis imaginaires. Je les habille aussi. J’adore ce coté iconographique du cinéma, que les vêtements parlent des personnages : les costumes, le maquillage.

Pour le coup, tu t’es fait plaisir avec la scène dans laquelle apparaît Béatrice Dalle !

Oui, j’avais envie que ce côté grotesque soit pleinement assumé à un moment du film. J’ai grandi avec le fantastique, les films d’horreur, les séries Z et téléfilms italiens improbables qui passaient dans Les accords du diable, une émission de la 5. J’ai été nourri par ça et j’avais envie de l’assumer dans mon premier long. Le personnage de Béatrice Dalle est à la fois grotesque, monstrueux et tragique. Il y a quelque chose de cassé en elle qui me bouleverse. Cette scène était plus potache que ça, mais Béatrice y a amené une humanité, quelque chose de très fort qui l’enrichit.

Yann, dessine nous ton cinéma

Assumes-tu également le côté queer des Rencontres d’après minuit?

J’aime bien le mot queer parce que du coup c’est barré, on sait pas trop, ce n’est pas un cinéma forcement homosexuel mais plutôt qui essaye de réinventer des identités. J’aime la notion de quelque chose d’un peu transgenre. Je trouve que ça me va plutôt bien, donc oui pourquoi pas ! On peut donner plein d’étiquettes aux Rencontres d’après minuit, du moment qu’on ne lui en donne pas qu’une seule, ça me va.

rencontre

Comment le décrirais-tu dans ce cas ?

Je crois qu’il est ouvert à l’imaginaire, au rêve, au fantasme. J’ai l’impression que c’est plutôt rare aujourd’hui, d’autant plus dans le cinéma français où tous semblent être focalisés sur le naturalisme, comme s’il fallait être à tout prix en transparence avec la réalité des choses. Je pense que le réel peut surgir de façon différente, un peu biaisée. Il est présent dans Les Rencontres d’après minuit, ce n’est pas un film complètement déconnecté du réel mais il arrive presque par accident. On sent la violence de l’extérieur, du monde, dans le récit des personnages, dans leur rapport à la société, dans leurs monologues, leurs façons d’être, dans tous leurs backgrounds (qui sont effectivement hors champ) mais qui – pourtant – adviennent à un moment ou un autre.

Quel est ton rapport à tes propres rêves ?

Je me souviens jamais de mes rêves ! Mais je crois que j’ai une imagination assez fertile, je suis quelqu’un de très ouvert qui laisse vraiment les choses advenir. Je ne me ferme à rien et suis poreux à beaucoup : aux gens mais aussi à la littérature, la musique, le cinéma. J’ai l’impression d’accueillir toutes ces directions au sein de mon film, ce qui lui donne un côté un peu hybride. C’est ce qui fait aussi qu’il est à l’écoute, du monde et des autres. Je crois qu’on peut lui reprocher beaucoup de choses – ce n’est vraiment pas un film parfait – mais au moins c’est un film généreux.

Qui a l’audace de verser dans le romantisme, et le cliché…

Il y a une peur du sentiment en général. Moi j’ai envie qu’un film vibre, qu’il soit intense, quitte à être cliché ou ridicule. Je préfère cent mille fois que quelqu’un soit ému et qu’un autre trouve ça complètement ridicule plutôt que l’indifférence. J’aime le cinéma qui flirte avec le grotesque. Je crois qu’il ne faut pas avoir peur de ses monstres ou de ses obsessions. Là, j’y vais plutôt à fond.

Les-Rencontres-d-apres-minuit-de-Yann-Gonzalez-seance-speciale

Faire un film qui soit basé sur une nuit d’orgie, c’était aussi osé.

C’est partir du sexe pour aller vers le sentiment. Dans mes films, j’aime bien partir de quelque chose de très cru pour basculer – quelques secondes ou minutes après – vers quelque chose d’hyper sentimental. Je souhaite qu’un film soit une terre de contrastes. J’ai l’impression qu’il y a plein de territoires qui s’agrègent malgré tout dans ce film et fonctionnent ensemble. Comme les personnages très différents finissent par former une espèce de communauté, une famille de la nuit. C’est un peu pareil pour l’esthétique du film qui jongle avec diverses inspirations et arrive à trouver une cohérence – affective au final – qui relie les personnages et les images.

Ton film semble également touché par la grâce dans la mesure où les lumières naturelles y sont sublimes…

J’ai eu une chance dingue sur plein de choses ! Je crois vraiment – j’espère que l’avenir me contredira pas – au destin d’un film. Et là, j’ai l’impression qu’il y a un petit ange gardien sur ce film qui a fait que tout s’est déroulé de façon idéale, comme je l’imaginais, et même mieux. Tous les petits accidents qui auraient pu être tragiques se sont en fait révélés bénéfiques. Il y a dû avoir deux journées de soleil au mois de janvier, on a tourné pendant une de ces deux journées la scène précise dans laquelle il était si important d’avoir cette lumière. La fin des Rencontres après minuit n’aurait pas été si forte si on ne l’avait pas eue.

Yann, dessine nous une idée

Peut-on finir par cette formidable idée de juke box sensoriel ? Est-ce tu l’as eue avec ton frère [ndlr : Anthony Gonzalez de M83] ?

Non. Je sais plus comment c’est arrivé en fait, mais j’adorais cette idée qu’une machine puisse traduire les émotions des personnages en musique, et en couleur. Je trouvais ça très beau. Ça résume bien mon rapport à la musique au cinéma. J’ai vraiment envie que la musique exprime l’âme et le cœur d’un personnage. Que cette machine le fasse de façon frontale dans un film, je trouvais ça intéressant.

Pourquoi le juke box ne passe-t-il que de l’électro ? pour l’homogénéité ?

Oui oui. Je pense que le film était déjà assez hétérogène comme ça. Même s’il y a des choses très différentes dans les morceaux. J’avais envie qu’il y ait une espèce de ligne synthétique qui relie tous les personnages et donne de la cohérence. Mais tu vois, il y a un morceau un peu new wave année 80 quand “La Chienne” pose la main sur le juke box, un morceau culte de Ruth. Le premier morceau est de John Maus, un morceau d’aujourd’hui. Et puis, j’ai fait écouter à mon frère des choses très différentes : de la musique électronique allemande des années 70, François de Roubaix, Ennio Morricone… Malgré tout, il y a un côté hétérogène. Ça m’aurait paru artificiel d’avoir un morceau punk pour l’un, une bossa nova pour l’autre. J’ai mis des musiques qui me parlent et la musique électronique me parle beaucoup. J’ai besoin de comprendre et ressentir avant de filmer. La musique c’est trop organique, trop personnel, trop intime pour que je me lance dans quelque chose qui me soit étranger.

Dernière question : que souhaites-tu à ton film ?

Je souhaite qu’il soit bien vu. Et qu’il soit aimé. Vu dans de bonnes conditions mais surtout enlacé par quelques personnes, au moins. Qu’il soit compris. Et j’aimerais bien qu’il fasse pleurer aussi, un peu. C’est un film doux et tendre, je sais qu’il va y avoir des réactions très violentes, je suis très fragile par rapport à ça – mais tous les cinéastes le sont – surtout que c’est un premier film. Mais si quelques spectateurs pouvaient éprouver la douceur que j’y ai mise, ce serait gagné pour moi. Et à Cannes ça a été un peu le cas, donc c’est déjà super.

Propos recueillis par Coralie Huché au festival de Cannes en mai 2013

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