Livide : le ballet des vampires

27/04/12 par  |  publié dans : Cinéma, DVDs | Tags : , , , , ,

Trois jeunes gens décident de s’introduire dans la propriété de Deborah Jessel, vieille dame plongée dans le coma, pour y dérober le trésor qui y serait caché. En guise de trésor, ils vont découvrir l’horrible secret de la propriétaire des lieux.

C’est souvent lorsqu’il est délesté de ses contraintes narratives que le cinéma – en particulier le cinéma de genre – peut enfin dévoiler toute la poésie dont il est capable. Devant Livide, on se sentira parfois désarmé par le glissement du film d’horreur au romantisme macabre, du film classique au conte de fée, d’un monde à l’autre. De l’extérieur “à l’intérieur”. Mais c’est parce qu’il empêche le spectateur de s’accrocher à toute forme d’entendement qu’il favorise son immersion dans univers à la limite de l’expérience visuelle et sensorielle. Une belle petite claque, en somme, à l’heure où le cinéma français n’a manifestement pas pour ambition de sortir de ses ornières habituelles…

Passe d’âmes

Alexandre Bustillo et Julien Maury ont mis du temps à enfanter Livide, après avoir filmé l’accouchement cauchemardesque de A l’intérieur. A la violence graphique de leur premier film, les réalisateurs opposent celle, classieuse, de ce Livide qui convoque des noms prestigieux. Celui, notamment, de Dario Argento, démiurge transalpin qui envoyait en enfer les danseuses éthérées et les âmes sensibles de Suspiria. Bustillo et Maury réservent le même sort aux ballerines – mortes ou vivantes – qui peuplent le manoir de Deborah Jessel. La référence est flagrante, au détour d’un plan où le spectateur avisé remarquera le diplôme de danseuse de Deborah, obtenu à l’académie de Fribourg. L’une des disciples de Mater Suspiriorum filmée par deux élèves de Dario Argento : voilà  à quoi pourrait se résumer Livide, si on ne faisait pas l’effort de chercher plus loin.

Réduire le film à une somme de citations est une erreur, tant Livide aspire à faire renaître un genre si peu abordé en France de nos jours qu’il faut remonter à Georges Franju et Jacques Tourneur pour en trouver les derniers représentants (les plus marquants, en tout cas). Mais il faut patienter, devant Livide, pour retrouver toute l’audace dont Bustillo et Maury avaient fait preuve dans leur premier film. La première demi-heure ayant l’inconvénient d’introduire des personnages masculins insignifiants, à mille lieux de l’intérêt suscité par l’héroïne, Lucie, dont les yeux vairons symbolisent clairement des portes ouvertes sur deux mondes différents. Comme pour nous prévenir que l’étrangeté couve, et qu’elle reprendra bientôt ses droits, les réalisateurs s’attardent sur le regard de leur actrice, sacrifiant donc au passage le capital sympathie des mâles du groupe. Cette partie du film est celle qui laisse la magie sur la touche, au profit de poses scénaristiques consistant à présenter des personnages, un lieu, un argument (l’héroïne est brisée par la mort de sa mère, elle veut changer de vie, elle s’apprête à voler une vieille dame, ça pèse un peu sur sa conscience, mais pas trop longtemps quand-même). On se doute bien qu’il faudra passer les portes du manoir pour que le film que l’on veut voir commence enfin.

Le deuxième acte est visuellement splendide. Tout (sauf la musique, un peu envahissante) concourt à distiller l’angoisse avec élégance, des décors baroques aux accessoires macabres savamment disposés dans chaque pièce – les animaux empaillés, le mobilier daté, les longs rideaux de velours, le psyché dans lequel la ballerine fantomatique contemple son reflet, les tapisseries vermoulues… Un monde irréel sur lequel règnent une danseuse centenaire, quelques âmes damnées, et les fantômes de ceux qui inspirent la signature visuelle du film (le soin apporté à la photographie y participe aussi grandement).

Au delà du miroir, Livide peut être vu comme une plongée allégorique dans l’inconscient d’une jeune femme ravagée par le deuil, aspirant à une mort libératrice et confrontée à son double, la jeune automate de chair et de sang avide d’existence et condamnée à danser éternellement sur son piédestal (quand elle ne flotte pas au dessus du sol). L’instinct de mort de la première, l’instinct de vie de la seconde, sont matérialisés par un échange d’âmes dans la scène la plus emblématique – et l’une des plus belles – du film.

Dans Twixt (en ce moment dans les salles), Francis Ford Coppola balise les mêmes chemins que Livide, et érige en principe indiscutable la théorie d’Edgar Allan Poe selon laquelle la cohabitation entre beauté et horreur est essentielle pour raconter une bonne histoire. Alexandre Bustillo et Julien Maury illustrent habilement cet adage, quitte à friser l’insolence au regard de ceux pour qui le cinéma français ne doit pas sortir de ses habituels schémas commerciaux. L’immersion dans cet univers est rare sur nos écrans, elle en a hélas refroidi plus d’un à la sortie de Livide (les exploitants ne se sont pas bousculés pour projeter le film dans leurs salles). Mais laisser sa chance à ce cinéma-là au sein d’une industrie accordant peu de place à des productions autres que la comédie ou le film auteurisant, c’est aussi se laisser gagner par la douce nostalgie d’une autre époque. Celle où les cinéastes français osaient s’aventurer sur tous les terrains, y compris celui de l’imaginaire. Et rien que pour ça, à sa manière et en toute discrétion, Livide vient de marquer une date. Si le cinéma fantastique hexagonal regagne un jour ses lettres de noblesse, ce sera en partie grâce à lui.

Lire aussi : L’interview des réalisateurs

Livide, de Julien Maury et Alexandre Bustillo, avec Chloé Coulloud, Marie-Claude Pietragalla, Félix Moati, Jérémy Kapone, Catherine Jacob, Chloé Marcq. En DVD et Blu-Ray le 3 mai.

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2 commentaires

    Zahid  | 15/05/12 à 8 h 37 min

  • merci pour cet interview pasitonnanse, votre film est un re9gal, pas exempt de de9fauts mais un re9gal pour les amateurs de genres, de gore et de frissons mais aussi d’une certaine poe9sie me9lancolique rappelant Del Toro;

  • aline  | 27/11/13 à 14 h 51 min

  • Délicatesse, beauté (la salle de jeux est magnifiquement effrayante)… et sang, tout pour me plaire _
    Je suis sure que le film continuera à faire son bonhomme de chemin et à toucher les bonnes personnes !

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