L’Ordre et la Morale : Kassovitz enfin de retour

14/11/11 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : , ,

Avril 1988, Île d’Ouvéa, Nouvelle-Calédonie. 30 gendarmes retenus en otage par un groupe d’indépendantistes Kanak. 300 militaires envoyés depuis la France pour rétablir l’ordre. 2 hommes face à face : Philippe Legorjus, capitaine du GIGN et Alphonse Dianou, chef des preneurs d’otages. À travers des valeurs communes, ils vont tenter de faire triompher le dialogue. Mais en pleine période d’élection présidentielle, lorsque les enjeux sont politiques, l’ordre n’est pas toujours dicté par la morale…

On a enfin retrouvé Mathieu Kassovitz. Sa carrière de réalisateur avait pris fin un quart d’heure avant l’inepte dénouement des Rivières Pourpres en 2000. L’auteur de la Haine (gros succès en 1995) et Assassin(s) (gros scandale en 1997), avait des lors choisi de devenir un “faiseur” hollywoodien, à la poursuite d’un rêve de gosse et de l’adptation rêvée du roman de Maurice G. Dantec, Babylon Babies. Il aurait pu y laisser toute sa crédibilité : Babylon AD (2008) et Gothika trois ans auparavant, énormes ratages financiers et surtout, artistiques, ont laissé un goût aussi amer au public qu’au cinéaste, revenu chez lui fissa. Après cette désillusion américaine, Kassovitz avait tout intérêt à se lancer dans un projet de moindre envergure.

Controversé avant sa sortie

C’est donc avec L’Ordre et la Morale que le cinéaste revient. Un film destiné à être controversé alors même qu’il était en gestation, et qui d’ailleurs, crée déjà la polémique, le principal exploitant de Nouvelle-Calédonie refusant de le projeter dans son cinéma. Peu importe : Kasso ne cherche pas le consensus. D’ailleurs, il ne l’obtiendra pas. On ne s’empare pas d’un tel sujet sans créer de remous. Il cherche davantage à rétablir, 23 ans après les faits qu’il relate, une vérité involontairement biaisée par les médias de l’époque. C’est exactement ce que montre L’Ordre et la Morale : un massacre humain et idéologique, imperméable à toute médiatisation, inapte à ébranler une actualité alors beaucoup plus importante, celle du premier tour de l’élection présidentielle et du duel Mitterrand-Chirac.

Au centre d’une guerre politique dont les enjeux n’accordent aucune place à l’humain (le monopole du coeur, on oublie), le peuple kanak va subir d’importants dégâts collatéraux. Tandis qu’en France, on manipule l’opinion tous les soirs à 20h, faisant passer les kanaks pour des guerriers cannibales et sanguinaires, la barbarie en Nouvelle Calédonie choisit pourtant l’autre camp : celui des militaires. Les opprimés (toutefois responsables de la mort de quatre gendarmes, Kassovitz n’oublie pas de le rappeler) apparaissent sous un autre jour : désemparés, dépassés par l’envergure trop violente qu’a pris leur désir d’indépendance. On aurait pu reprocher à Mathieu Kassovitz son évidente partialité et son manichéisme agaçant si son scénario n’avait pas comme architecture le témoignage de Philippe Legorjus. Longtemps muselé par sa hiérarchie, l’ancien capitaine du GIGN a fini par rétablir “sa” vérité qui dérange, et que Mathieu Kassovitz a voulu mettre en images, quitte à volontairement faire l’impasse sur l’argumentation de “l’autre camp” (celui des gradés et des politiques). Si le réalisateur rend justice à tout un peuple considéré comme coupable, il est contraint, par la même, de dénoncer l’injustice de son propre pays et de ceux qui le gouvernent. Au risque de passer pour un réalisteur anti-militariste (ce qu’il réfute par ailleurs) après avoir été considéré comme un artiste “anti-flic” (La Haine) et anti-médias (Assassin(s)), Kassovitz livre à nouveau une œuvre aux forts relents de soufre.

Pour autant, l’art ne s’efface pas au profit de la transmission, et l’Ordre et la Morale, avant d’être un film engagé, est surtout un film. Assez réussi, de surcroît. Handicapé par des conditions de tournage compliquées dans ces décors naturels envahis par une abondante végétation, Kassovitz use et abuse d’effets souvent pertinents (voir la scène du début, racontée à rebours, ou celle où un témoin de la prise d’otages en livre un récit très judicieusement mis en images), parfois moins (les hélicoptères en CGI…) Évitant soigneusement de noyer sa narration sous une musique démonstrative, le réalisateur préfère ponctuer ses séquences de roulements de tambours dont les échos hypnotiques rappellent les tic-tac oppressants de La Haine – augures d’un drame à venir. Lequel arrivera sous forme d’un magnifique plan séquence filmé caméra à l’épaule lors d’une bataille dont paradoxalement, on ne verra rien. C’est bien là le seul passage du film où Kassovitz se dégage de toute responsabilité, laissant l’Histoire – et la vérité de chacun – entre les mains des seuls protagonistes de l’assaut.

Sortie nationale le 16 novembre

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