Lulu Femme Nue : le misérabilisme peut aller se rhabiller

22/01/14 par  |  publié dans : Cinéma | Tags : ,

lulu-femme-nue-photo-52a08dffc94b5À la suite d’un entretien d’embauche qui se passe mal, Lulu décide de ne pas rentrer chez elle et part en laissant son mari et ses trois enfants. Elle n’a rien prémédité, ça se passe très simplement. Elle s’octroie quelques jours de liberté, seule, sur la côte, sans autre projet que d’en profiter pleinement et sans culpabilité. En chemin, elle va croiser des gens qui sont, eux aussi, au bord du monde : un drôle d’oiseau couvé par ses frères, une vieille qui s’ennuie à mourir et une employée harcelée par sa patronne… Trois rencontres décisives qui vont aider Lulu à retrouver une ancienne connaissance qu’elle a perdu de vue : elle-même.

Le synopsis du film dit à la fois tout et rien. A l’image de la vie de Lulu (Karin Viard, génialissime), qui envoie tout valser, c’est à dire pas grand-chose – la routine familiale, l’humiliation constante à laquelle sont soumis les invisibles comme elle, un mari qu’on ne souhaite à personne, des enfants qu’elle aime mais dont elle a achevé l’éducation dans un déferlement d’ingratitude adolescente. Le jour où Lulu décide de s’occuper d’elle-même, c’est toute une batterie de personnages qu’elle fédère autour de son retour à la vie. Entre les mains de Solveig Anspach, qui a su nous émouvoir avec Haut les Coeurs ! (1998), nous révolter avec le documentaire Made in the USA (2001) et nous faire mourir de rire devant Back Soon (2008), on s’attendait à une galerie d’émotions, de personnages hauts en verbe, de savoureuses caricatures. Gagné. Avec en guise de surprise, un Bouli Lanners subtil, séduisant, loin des beaufs un peu cradingues auquel on lui demande trop souvent de prêter son imposante silhouette. Ici, à la faveur d’un amour naissant (et d’un petit régime, visiblement), l’acteur belge rayonne comme jamais.

Faux drame social, vrai feel good movie

Jamais éloignée du burlesque qu’elle affectionne (et qui tapait dans le mille dans Back Soon et Queen of Montreuil, notamment), Solveig Anspach lâche dans le décor un duo de personnages à la marge de tout : du récit, de la société, de la normalité, presque à la marge du réel, les “frères” de Bouli Lanners (frères de sang, frères d’armes… on ne sait pas trop), au timing comique exceptionnel et dont on attend chaque nouvelle apparition avec déjà, le sourire aux lèvres. Un sourire qui ne nous quitte plus sitôt que l’impériale Claude Gensac fait son entrée de scène, dans une succession de séquences où son jeu d’un autre temps se heurte à celui de Karin Viard et surtout, le temps d’un échange verbal mémorable, celui de Corinne Masiero.

On reconnaît là l’audace de Solveig Anspach – in extenso, celle de l’auteur de la BD qu’elle adapte, Étienne Davodeau – dans un paysage cinématographique où se saisir d’un tel sujet implique presque systématiquement un récit aussi plombant qu’un rendez-vous chez le dentiste. Lulu Femme Nue raconte “l’enfer” quotidien d’une laissée pour compte qui subit le chômage, l’humiliation maritale, les nuits dans la rue, le deuil… Mais si le cœur se serre parfois, le rire emporte tout. Au final, le drame social se transforme en feel good movie. Si Lulu reste nue, le misérabilisme peut aller se rhabiller.

Rencontre avec la réalisatrice Solveig Anspach

Lulu est un personnage qui existait avant l’écriture du scénario. Y avez-vous quand même mis un peu de vous-même ?

Oui parce que quand j’écris, je me mets à la place de chacun des personnages et je me demande comment je réagirais si j’étais eux… Chacun d’eux, et pas uniquement Lulu. Lulu est quand même une femme assez loin de moi, je ne lui ressemble pas mais je peux la comprendre. J’ai fait dix ans de documentaire, j’ai filmé beaucoup de femmes qui avaient des rapports difficiles avec la loi, comme par exemple les braqueuses d’Avignon. J’ai aussi fait un film sur une pickpocket… Des personnes donc très différentes de moi, mais il est intéressant de comprendre ce qui nous relie. C’est aussi comme ça que je conçois un scénario de fiction.

On a l’impression, quand on voit votre filmographie, que quasiment tous vos personnages principaux sont des femmes. Est-ce difficile pour vous de vous mettre dans la peau d’un homme ?

En fait, ça ne s’est pas vraiment présenté encore. Mais pour Lulu Femme Nue, je crois que je me suis quand même bien mise dans la peau de Charles [incarné par Bouli Lanners, ndlr]. C’est vrai que ce film est une proposition qu’on m’a faite, peut être justement par rapport aux films que j’ai faits avant. Mais dans le prochain, le personnage principal sera joué par Samir Guesmi… Et je pense que je n’aurai pas trop de mal à le diriger.

Qu’est-ce qui vous a séduite, dans la BD ?

Plein de choses : les personnages, les situations… Cette histoire magnifique qui concerne plein de gens. On a tous plein de rêves quand on est jeunes, et puis on est pris dans la vie, on ne réalise pas ces rêves et un jour on se réveille, on a 45 ans et on se dit “merde, c’est pas ça que j’avais imaginé”. C’est ce qui m’a touchée dans cette histoire.

Est-ce difficile d’adapter une BD ? Il y a déjà un univers visuel, le dessinateur a déjà représenté les personnages et les décors….

A vrai dire, au début, on a l’impression que ce sera plus facile : les personnages sont là, les situations et les décors aussi, c’est vrai… Mais plus on travaille, plus on se rend compte que ça n’es pas si évident. Un récit dans une bd est très différent d’un récit au cinéma. Une fois que les choses sont incarnées par des acteurs, on n’a plus besoin de les expliquer ou de les surligner. Plein de dialogues deviennent superflus. C’est difficile en général d’écrire un scénario qui se tienne, qu’on parte d’une bd ou pas. Les BD d’Etienne Davodeau sont en prise avec le réel. Il s’inspire de gens qu’il connait, il prend en photo des lieux qu’ensuite il dessine. Il y a presque un côté documentaire.

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Justement, vous vous sentez plus à l’aise dans le documentaire ou dans la fiction ?

Ça dépend des histoires. Ça fait longtemps que je n’ai pas travaillé sur un documentaire. Il y a de moins en moins de moyens pour pouvoir en réaliser – même si finalement, le problème se pose aussi pour les films de fiction… Pour tout vous avouer, j’aime beaucoup travailler avec les acteurs, faire jouer des scènes, chercher des situations, des émotions, des larmes, du rire. C’est très excitant.

A chaque moment de la vie de Lulu correspondent des tonalités différentes. Comment avez-vous travaillé cela avec votre chef opérateur ?

Mon chef opérateur est une femme, Isabelle Razavet, avec qui j’ai fait la FEMIS. Elle a fait pas mal de mes films. En général on travaille toujours de la même façon : on lit le scénario ensemble, on fait beaucoup de repérages, on réfléchit aux lieux, aux couleurs, aux cadrages, on imagine le rythme du film, on regarde d’autres films, on parle peinture ou dessin. Pour Lulu Femme Nue, on a clairement défini deux périodes distinctes : la période Charles et la période Marthe. Ces deux moments se déroulent dans deux lieux différents. Pour des raisons de rapidité, il a fallu les tourner dans un même lieu, mais pour que ce ne soit pas visible à l’écran, on a fait en sorte que les deux moments aient l’air différents. D’abord dans les décors : côté Charles, il y a beaucoup de rochers et de falaises. Côté Marthe, c’est plus balnéaire. On a aussi réfléchi aussi aux intérieurs des maisons. Celle de Charles, dans un camping. Celle de Marthe, très habitée avec plein de bibelots. Pour celle de Lulu à la fin, notre idée était que ce soit une maison non investie par Lulu car elle n’était pas bien dans sa vie.

C’est presque un euphémisme. On peut parler de véritable déclassement, dans le cas de Lulu.

C’est vrai. Son mari ne supporte pas qu’elle parte et lui coupe les vivres en espérant qu’elle rentre. Plein de gens, même quand ils ont une famille et des enfants, se disent qu’ils aimeraient débrancher, réfléchir, faire le point. On a tous eu un jour ce besoin de respirer, surtout quand on a plus de 40 ans. Lulu s’est apparemment sacrifiée pour ses enfants, elle n’a jamais pu travailler, elle a été là pour eux, pour leur préparer leur gouter, leur faire faire leurs devoirs, les accompagner à école… Elle s’est oubliée. Parmi les premières projections publiques du film, il y a eu celle du festival de Lama, en Haute Corse, devant 600 personnes. Pendant le débat, j’ai interrogé les spectateurs pour savoir à quel moment ils avaient ri ou pleuré. Un homme a répondu : “Moi, je pleure quand je m’identifie à des personnages qui prennent des libertés que je ne saurais prendre.” C ‘est beau. Et c’est très juste.

Au final, on a l’impression que Lulu se sauve, dans tous les sens du terme.

C’est exactement ça. Il faut qu’elle se sauve, sinon cette femme, déjà très transparente, va finir par disparaitre, s’effacer, se dissoudre. En s’enfuyant, elle trouve enfin de l’écoute, quelqu’un qui lui fait à manger alors que pendant des années, c’était elle qui faisait à manger aux autres… Au bout du compte, c’est peut-être aussi ce qui va lui permettre d’être une meilleure mère.

Lulu Femme Nue, de Solveig Anspach, avec Karin Viard, Bouli Lanners, Claude Gensac, Corinne Masiero… Dans les salles le 22 janvier 2014.

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