Mange tes morts de Jean-Charles Hue : rodéo de bitume

17/09/14 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : ,

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En 2010, Jean-Charles Hue s’impose comme cinéaste à suivre avec la BM du Seigneur, docu-fiction chez les yeniches. En 2014, à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes, il présente Mange tes morts, sa suite fictionnelle (les deux films s’apprécient aussi séparément). Son deuxième long ne ressemble à rien (si ce n’est au premier) et convoque tous les genres burnés : polar, road movie, western, film noir ou encore drame initiatique. Avec la charge de valeurs ancestrales, d’orgueil, de provocation, de mysticisme ou de religion qui constitue le quotidien complexe des gens du voyage.

Dieu vomit les tièdes

La veille de son baptême, Jason sait qu’il n’a pas encore vécu l’Aventure. Laquelle lui est offerte par Fred, son demi-frère tout juste sorti de prison, plus tête brulée que jamais. Accompagnés de Mickaël, l’autre demi-frère, et de Moïse, le cousin évangéliste, ils partent pour une dangereuse virée.

Bien entendu, le jogging et le tee-shirt blanc immaculé de Jason, soigneusement sélectionnés par sa mère pour la cérémonie chrétienne, ne résisteront pas au voyage. Ils seront tachés de bière, de gras, d’essence et de sang. La voilà l’Aventure, l’excitation que même Moïse, le plus rangé des quatre, cherchait ce soir là. Car cette nuit de loose, nourrie par la folie des grandeurs, résonne pour tous comme un enterrement de vie de garçon, dans son sens le plus littéral. Une introspection collective qui révèlera chacun à lui-même. Sur la pellicule, Fred, l’homme à l’ancienne, prend le pas sur ses cadets. Sa corpulence impressionnante, son charisme, sa rage, crèvent l’écran. Ce dernier trip représente trop pour lui, représente tout.

Mange-tes-morts-affiche-cannesDans Mange tes morts, les personnages se construisent par leurs contradictions, le poids qu’ils donnent à leurs actes, la richesse de leurs dialogues pourtant simples – dans un argot qui aurait d’ailleurs mérité d’être sous-titré à Cannes, qui l’est pour sa sortie nationale. Ces personnages plus vrais que nature sont interprétés par des acteurs non professionnels, la vraie famille Dorkel que Hue a suivie pour la la BM du Seigneur, qu’il met ici en fiction avec un scénario dans lequel chacun a apporté sa patte, réinventé ses dialogues, pointé les incohérences : on chourave avant de se ranger, on ne se soumet ni aux chmidts (flics), ni aux gadjo (étrangers), on conduit mieux que ça – les cascades ayant été revues à la hausse.

L’intérêt social de Mange tes morts, cette tranche de vie dans une communauté yéniche – et évangéliste – du nord, ne prévaut pas pour autant sur ses qualités filmiques. C’est la photographie qu’on retient, elle qui pose l’ambiance dans la nuit. La camera qu’on salue dans des courses poursuites toujours plus chargées : d’adrénaline, de tension, de sens. Le talent d’un réalisateur enfin, qui réussit la gageure de mettre autant de testostérone que de poésie dans cet objet cinématographique au rythme tenu. Il parvient ainsi à offrir autant de purs moments de septième art que d’intimité du quotidien – et à tenir par les couilles du début à la fin son spectateur, les couilles et le cœur.

Mange tes morts, tu ne diras point de Jean-Charles Hue, à découvrir en salle dès le 17 septembre.

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