[Festival de Gardanne] : Paroles d’Iranien(s)

26/10/14 par  |  publié dans : Cinéma | Tags : , , , ,

Jour 9. Comme toujours, c’est la cohue dans le hall du 3 Casino, où certains spectateurs obligés de rebrousser chemin devant les salles pleines déversent leur frustration sur les hôtesses d’accueil, parfois vertement insultées. Et c’est comme ça depuis le début du festival. Ca n’est pourtant pas faute d’expliquer qu’à cause de la fermeture de la grande salle, les réservations ou les achats de tickets plusieurs heures à l’avance sont les seules garanties de trouver une place dans les deux salles restantes. Mais à ce stade avancé de mauvaise foi (et de mauvaise éducation), on est tenté de penser que toute tentative de dialogue est hélas, peine perdue. L’inverse de ce qui se joue (et se noue) entre les protagonistes du documentaire Iranien.

Iranien : film (au) singulier

IranienAfficheLe dernier réalisateur invité par le festival pour présenter son film au public est Mehran Tamadon. Dans Iranien, il invite chez lui pendant 48 heures, quatre Mollahs partisans du régime en place dans un pays qui est aussi le sien. Ce qui explique (en partie) le choix de laisser au singulier le titre du film – qu’on pourrait aussi imputer à l’impossibilité pour les deux “camps” (les mollahs d’un côté, le réalisateur, iranien athée, de l’autre) de tomber d’accord. Mais comme Mehran Tamadon le précise: “Je ne cherchais pas à les convaincre, ça n’était pas mon but. Je voulais juste savoir s’ils accepteraient le fait que je suis différent d’eux. Qu’ils soient venus dans cette maison est la preuve que la pluralité et le dialogue sont possibles“. Un dialogue de deux jours lors duquel chacun défend ses convictions sans pour autant attaquer celles de l’autre. Avec entre deux débats, des scènes de la vie quotidienne qui humanisent si besoin était, ces êtres entourés bien souvent, d’un insondable mystère : les voilà donc derrière un évier ou devant un barbecue, préparant le repas du soir ou lavant la vaisselle de la journée, pendant que les femmes se fendent de quelques rares apparitions, planquées derrière leur voile intégral. La contradiction dans toute sa splendeur : des mollahs qui se prétendent “anti-patriarcat” mais qui dans le même temps, refusent d’envisager que leurs épouses puissent être autre chose que des baches ambulantes interdites de parole : “elles peuvent venir discuter” affirment les hommes au début du documentaire. On les attend pourtant encore dans la salle commune, symbole de la “place publique” où la laïcité, en Europe, est une règle régissant le vivre-ensemble : “la laïcité, c’est ta religion à toi” synthétise l’un des mollahs à l’encontre de Tamadon, après un débat passionnant sur le sujet. Clair, net, sans appel. Ce sera d’ailleurs tout au long du dialogue à cinq voix, la marque rhétorique de ces impitoyables orateurs : leurs arguments imparables, leurs syllogismes inattaquables et surtout, leur humour désarmant. On s’attendait à de vives empoignades. Rien de cela. Au contraire : des discussions apaisées, des clichés qui tombent, des masques qui se fissurent, des caractères qui s’imposent.

Pour filmer ces deux journées, Mehran Tamadon aura travaillé plus de trois ans, exposé aux méfiances et aux interdictions, se voyant même confisquer in fine, son passeport, par les autorités voyant d’un mauvais oeil la réalisation de ce projet fou et courageux. Si un jour Mehran Tamadon décide de retourner dans son pays d’origine, il sera condamné à ne plus pouvoir revenir en France. C’était un risque à prendre, un prix à payer, mais qu’il n’a pas l’air de regretter : “J’ai été guidé par ma colère, après la réélection en 2009 de Mahmoud Ahmadinejad, qui avait triché pour reprendre le pouvoir. Cela m’a révolté. Quand j’ai trouvé des personnes qui accepteraient d’être filmées, j’avais cette prétention de croire que je serais capable de leur dire leurs quatre vérités. C’était orgueilleux de ma part“.

Le regard et le dialogues bienveillants et ouverts ont donc pris le pas sur tout le reste, même si on regrette le goût de trop peu : aucune mention des répressions et violences d’Etat. Et cette parole qu’on ne donne pas aux femmes, présentes dans la maison mais quasiment absentes du documentaire même si Tamadon se fait le défenseur de leurs causes. Elles sont celles vers qui les regards se braquent à chaque fois que sont prononcés le mots “progrès”, “futur” et “espoir”. Finalement, on n’est pas sûr de les avoir entendus, ces mots-là, dans la bouche des mollahs. Mais on a envie de croire qu’ils ont été pensés très fort. Quelques heures seulement après la pendaison de cette femme iranienne, exécutée pour avoir assassiné son violeur, il faut bien s’accrocher à quelque chose. Un espoir, entrevu dans le film de Tamadon. Brillant, passionnant et malgré son goût d’inachevé, simplement indispensable.

Sortie le 3 décembre.

A voir dimanche 26 octobre

10h30 : Tomboy (dernière projection) / Qui Voilà (jeune public)
12h30 : Siddharth (dernière projection) / Night Moves
14h30 : Felicidad (en compétition) / Swim little fish, swim
16h30 : Les Opportunistes (en compétition) / Géronimo
19h : Turist (en compétition) / L’Institutrice (dernière projection)
21h15 : Pride / A la Recherche de Vivian Maier (dernière projection)

 

Notre article précédent sur le festival : Voyage en Inde

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