Monfilm.com : interview de J-F. Fonlupt

14/04/11 par  |  publié dans : Cinéma, Internet, Médias | Tags : , ,

Après Weareproducteurs.com, le site de Luc Besson en collaboration avec Orange destiné à la production d’ A l’aveugle (un thriller à la Besson donc, entre Danny the dog et 36 quai des Orfèvres, qu’on se dépêchera d’ignorer et dont le scénario est néanmoins lisible ici après inscription), un autre site de crowdsourcing cinéma a vu le jour en décembre 2010, et pas n’importe lequel. Monfilm.com est le dernier bébé de Jean-François Fonlupt, que son entourage n’hésite pas à présenter – pour faire court – comme le producteur français le plus titré : 4 Palmes d’or, 2 César et 3 Oscar. Les cinéphiles ont encore des étoiles dans les yeux à la pensée de la défunte Ciby 2000, dirigée par Fonlupt dans les années 90 : un magnifique accident industriel, qui, bien qu’adossée au groupe de Francis Bouygues, ne produisit que des films d’auteurs. Lost Highway, La Leçon de piano, Chat noir, chat blanc, Underground, The End of Violence, Talons aiguilles, Le Goût de la cerise… c’est lui. Aujourd’hui, Jean-François Fonlupt entend donner leur chance aux jeunes tout en les impliquant dans les processus financiers du cinéma. La meilleure manière selon lui de faire comprendre aux internautes que la culture, quoi qu’on en dise, à un prix. Interview – légèrement fan et intimidée – autour de Monfilm.com et du métier de producteur.

Jean-François Fonlupt

La dernière fois que vous avez été crédité à un générique, c’était pour Le Voile des illusions en 2006. Et vous revenez en 2011 avec Monfilm.com… qu’est-ce qui s’est passé entre les deux ?

Entre les deux, j’ai eu un gros problème de santé qui m’a obligé à m’arrêter pendant un an. Durant cette période où je suis resté sur mon lit de douleur – il n’y avait plus que la tête qui marchait, j’étais paralysé –, mon seul lien avec le monde extérieur était mon ordinateur. J’ai découvert internet, un monde qu’en réalité je ne connaissais pas du tout. C’est là que l’idée de Monfilm.com est née. A l’issue de cette année de pénitence – on va l’appeler comme ça – je me suis dis que quelque chose était en train de se passer, et que si on ne voulait pas qu’internet fasse de gros dégâts au cinéma, on avait intérêt à réagir.

C’est lié à l’envie de changer des processus traditionnels du cinéma ?

J’ai eu une chance inouïe depuis que je suis arrivé dans le monde du cinéma, c’est d’avoir pu travailler avec une grande partie des plus importants metteurs en scène et comédiens. J’ai eu mes petits problèmes de santé, et je me suis demandé ce que j’allais faire de cette temps bonus. L’âge aidant, je me dis qu’il faut se donner les moyens de trouver les jeunes qui seront les grands de demain. Sur Monfilm.com, on a la vitrine évidemment de la production de films – parce que c’est ce qu’il faut avoir sur la devanture – mais l’objectif essentiel du site, au travers de la rubrique Découverte de nouveaux talents, et de la rubrique Websérie, c’est justement de mettre en place un cercle vertueux avec un nouveau modèle économique et en donnant la possibilité à des gens de se faire remarquer. Soit en temps que comédien, soit en temps que réalisateur ou dialoguiste. Ensuite, ceux qu’on aura repérés pourront aller mettre en scène des webséries et, pour un certain nombre d’entre eux participer à des longs-métrages sortis en salles. Voilà le cercle vertueux qui peut se mettre en place.

Un cercle vertueux en opposition au marasme internet actuel ?

Les modes de consommation aujourd’hui ne sont plus les mêmes et il va se passer la même chose dans le cinéma que ce qui se passe avec la musique. Le piratage à cause d’internet est devenu un phénomène de masse, et d’une manière ou d’une autre il va bien falloir essayer de l’enrayer. Le meilleur moyen c’est d’éduquer les gens, leur expliquer que la création ça a un coût. Le piratage a toujours existé. Jeune, j’ai fait partie de cette génération qui piratait des disques avec un 33 ou 45 tours, un micro. Les jeunes d’aujourd’hui font la même chose que nous, sauf que c’est du numérique, avec un ordinateur, il n’y a plus de bruits parasites et ça devient hyper facile. Le phénomène en temps que tel a toujours existé, le problème c’est l’ampleur qu’il a pris.

L’hadopi, donc, il fallait le faire ?

Je pense qu’il était très important qu’il y ait un signal. Bon, on sait qu’Hadopi peut être contourné : ceux qui vont se faire piquer ce sont les neuneus qui ne savent pas comment fonctionne internet, comme toujours d’ailleurs… mais en même temps peu importe. C’était important de dire stop à un moment donné. Il faut arrêter de penser qu’on peut en toute impunité travailler sans payer sur des produits qui ont nécessité un certain investissement.

Un volet sanction, et un volet “prévention” dont vous faites partie ?

D’une certaine manière, puisque les internautes auront la possibilité d’investir dans un film produit par d’autres. Les internautes comprendront que s’ils investissent, parce que le projet leur plaît, un petit peu d’argent dans un film qu’on leur propose, s’ils ont des copains à eux qui viennent pirater derrière, hé bien c’est dans leur poche qu’on vient pirater l’argent. Je pense que comme toujours quand de nouveaux systèmes, des ruptures importantes se mettent en place, il faut un petit peu de temps pour que les gens apprennent à vivre avec. Internet, c’est le monde de la jungle, qui est en train de s’organiser. Quand on pense qu’il y a de grandes plateformes sur lesquelles les gens mettaient leurs vidéos parce qu’ils étaient tellement contents qu’on puisse les voir et qu’il y a eu des gens plus malins qu’eux qui l’ont monétisé mais pour leur compte, au détriment des auteurs… Je voudrais aujourd’hui être l’un de ceux qui participent au fait que le profit qui est fait sur des vidéos diffusées sur internet revienne pour une part normale à leurs auteurs.

Vu l’économie et l’audience d’internet, est-ce que c’est possible ? On sait que les revenus générés par Deezer ont du mal à satisfaire tout le monde…

Il y a peut-être d’autres modèles à mettre en place. La musique, je ne connais pas, et je ne porte pas de jugement, je suis sur d’autres schémas. Mais la différence entre la musique et le cinéma c’est que les images, le contenu vidéo, il y a un énorme besoin. On le voit partout, avec Youtube ou les chaînes locales. Tous les médias ont besoin d’images mais pas obligatoirement de musique. Aujourd’hui Youtube et Dailymotion gagnent beaucoup d’argent sur le dos des créateurs. A un moment donné il faut que le système deviennent un peu plus juste. Tout travail mérite salaire. Il faut un peu plus d’équité.

Comment accueille-t-on votre initiative dans la profession ? On pourrait penser à un Star Ac du cinéma…

Pas du tout. C’est tout sauf la Star Ac du cinéma. J’étais hier avec le président d’une grande organisation qui s’occupe des droits des comédiens et qui est très intéressée par ce qu’on fait. On va probablement travailler ensemble. Grâce à internet et à notre vision des choses, il y a des gens qui commencent à réaliser qu’on peut peut-être mettre en place des outils qui seront aussi à disposition des professionnels et qui permettront de fluidifier le système et de le rendre plus efficace.

Comment passe-t-on de banquier d’affaires à producteur de cinéma ?

C’est grâce à un homme, Francis Bouygues, qui m’a dit “demain tu quittes la banque, tu viens à Ciby”. Avant ça j’aimais le cinéma en temps que spectateur mais je n’étais pas spécialement connaisseur, et j’ai découvert le métier sur le tas. D’ailleurs quand je lui ai demandé pourquoi moi, il m’a dit, “ce n’est pas ton problème, c’est le mien. Je pense que tu as toutes les qualités nécessaires pour réussir dans ce métier, à toi de me le démontrer.”

Beaucoup de gens voient le producteur comme quelqu’un qui a beaucoup beaucoup d’argent et qui fume le cigare. Quel est votre définition du métier ?

Je ne fume pas et je n’ai pas d’argent ! Le producteur c’est le catalyseur, c’est celui qui fait que ce qu’il y a dans la tête de quelqu’un – la sienne ou celle d’un auteur – devienne une réalité. Celui qui fait en sorte que les choses se fassent. Et pour cela, il va chercher de l’argent, des acteurs, des talents, une équipe technique… c’est comme un promoteur immobilier sauf qu’au lieu de construire un immeuble on fabrique un film, au lieu de chercher un architecte on cherche un metteur en scène, au lieu d’avoir des ouvriers en bâtiment on a des techniciens…

Alors certains, comme les frères Wenstein, ont la réputation d’être des maniaques du contrôle, des tyrans. Vous avez la réputation d’intervenir peu dans le film. Mike Leigh vous avait remercié à l’époque pour Secrets et mensonges : “J’ai eu l’un de mes plus gros budgets de ma carrière et on m’a laissé faire ce que je voulais”.

Je ne l’exprimerais pas comme ça. Je l’ai laissé faire ce qu’il voulait parce qu’on partageait la même idée du film. A partir du moment où on a défini les règles du jeu dès le départ, il n’y a aucune raison de me mettre à la place du metteur en scène. Je ne suis pas metteur en scène ! Après il y a eu un moment – mais ça les gens ne le savent pas – problématique pendant le tournage. Mike Leigh m’a appelé, on a repris une scène qu’on avait prévue de telle manière, on a décidé de la supprimer et d’en tourner une autre différemment. On l’a fait ensemble, il y a eu l’échange normal qu’il doit il y avoir entre un producteur et un réalisateur. Je prends la peine de travailler très en amont avec les gens, y compris en intervenant sur le scénario. C’est la manière normale de fonctionner avec les gens… Harvey et Bob [Wenstein], je les connais bien. Harvey, j’ai travaillé avec lui sur la version américaine de Little Buddha de Bertolucci, il a voulu remonter intégralement le film pour la version américaine. Il y a eu un peu de discussion avec Bertolucci mais à l’arrivée on a pu trouver un terrain d’entente car ce qui était acceptable sur le marché européen ne l’était pas forcément sur le marché américain. On dit d’Harvey que c’est Monsieur Ciseaux. C’est vrai que de temps en temps il est un peu brutal, mais c’est surtout un grand professionnel.

On parle beaucoup dans le cinéma français du fossé grandissant entre les grosses productions et les petits films, qui ont de plus en plus de mal à naître. Ça vous parle ? Comment jugez-vous la santé du cinéma actuellement ?

Le problème c’est qu’effectivement, il y a une tranche de budget, disons entre 0 et 4 millions d’euros pour faire simple, où il y a des possibilités de trouver des financements sous réserve d’être suffisamment attractif et malin – l’histoire doit être attirante pour le public. Et puis les films supérieurs à 10 millions d’euros. Entre les deux c’est devenu effectivement compliqué : soit ils coûtent trop cher en regard de leur attractivité vis à vis du public, soit ils n’ont pas suffisamment de moyens pour devenir un vrai spectacle. C’est sûr que quand on va se bagarrer contre les productions américaines, en France on se casse les dents.

Même avec les coproductions européennes ?

Je n’ai jamais cru à ça. Toute ma stratégie depuis que je suis dans ce métier a été de me dire que la bataille frontale avec les grands studios était impossible. Même pas en rêve. Il vaut mieux se cantonner à ce qu’on sait faire nous, à notre dimension : des films à potentiel commercial mais avec la vision d’un auteur. C’est ce que j’ai toujours fait, c’est ce que je continuerai à faire, car c’est un créneau où je me dis : là, on n’est pas plus mauvais que les Etats-Unis. D’ailleurs si j’ai pu faire avec Ciby 2000 les films que j’ai faits c’est parce que les américains m’ont beaucoup aidé. Et parce qu’ils avaient compris que là-dessus, on était meilleurs qu’eux.

Après toutes ces années dans le cinéma, y a-t-il un projet rêvé ?

C’est Monfilm.com. C’est une belle aventure, ça me met en contact avec des gens beaucoup plus jeunes que moi et ça me fait voir le monde d’une autre manière. Et c’est super !
Suite du dossier Piratage :
* Le pirate, la faucille et le marteau
* T’as pas 100 balles ? (crowfunding)
* Pirat@ge : une leçon de Hacking

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

2 commentaires

    Michmich  | 19/09/11 à 12 h 21 min

  • Je suis absolument atterré de voir que tous les commentaires concernant la procédure aux prud’hommes contre JF Fonlupt ont été effacés.
    Je trouve scandaleux qu’on ne puisse pas exprimer son opinion, basée de plus sur des faits actuels.
    Merci Envrak pour cette liberté d’expression toute relative et au service de ceux qui ont l’argent et le pouvoir (de ne pas payer leurs salariés) de leur côté.

  • envrak  | 25/09/11 à 7 h 12 min

  • Michmich : Vous avez avec ce commentaire fourni une adresse mail à laquelle nous vous avions répondu (@hotmail.com). Sans suite donnée de votre part, nous reproduisons ici le courrier que nous vous avons adressé :

    Envrak a récemment changé de backoffice pour migrer sur WordPress. Ce qui a demandé un énorme travail de “transposition” des articles d’un système d’édition à un autre. Durant cette migration certaines données se sont perdues en route et parmi elles les commentaires des articles postés après le mois de juin.

    Je peux vous promettre et vous assurer de notre bonne foi : il ne s’agit en aucun cas – j’insiste – de problème de censure.

    Sur l’ancienne version d’Envrak, j’avais d’ailleurs lancé un appel à l’équipe du film pour essayer de recueillir des témoignages sur cette expérience malheureuse en vue d’en faire un article. Cela tient toujours : si vous avez participé à la production, si vous pouvez me mettre en relation avec d’autres personnes ayant participé, votre aide est la bienvenue.

    Holden

Laisser un commentaire