Monsieur Lazhar

05/09/12 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : , ,

Québec. Une institutrice se pend dans une salle de classe. Un certain Bachir Lazhar, qui se dit muni d’une vingtaine d’années d’enseignement en Algérie, se propose de la remplacer. Les cvs ne se bousculant pas au portillon, la directrice de l’école lui offre le poste sans trop creuser. Monsieur Lazhar prend donc en main ces gamins déboussolés, dont deux semblent partager un lourd secret. Et doit lui-même faire face à son passé tout en essayant de s’intégrer dans sa société d’accueil.

A l’heure où Starbuck, le hit art et essai québecois de l’été, se voit adoubé par un projet de remake hollywoodien, Philippe Falardeau, le réalisateur de Monsieur Lazhar (sortie ce 5 septembre), se marre. Dans le sillage de la nomination de son film à l’Oscar du meilleur film étranger l’année dernière, des scénaristes sont venus l’approcher pour un Mister Lazhar. Lui n’y croit pas une seconde. « Hollywood est à la recherche du high-concept movie, du pitch de deux lignes. Starbuck ? Un mec est poursuivi par ses 553 enfants issus de ses dons de sperme ». Il claque des doigts. « On voit de suite le potentiel autant comique que dramatique ! Monsieur Lazhar ? C’est l’histoire d’un réfugié politique qui perd toute sa famille dans un incendie et qui remplace une suicidée. Ah oui,on voit de suite le hit au box office ! » rigole-t-il. « Et puis un film c’est tellement de temps investi que ça ne m’intéresse pas un brin de le faire deux fois »…

Fellag et Philippe Falardeau à la sortie du Cinéma Renoir à Aix-en-Provence

Monsieur Lazhar n’est peut-être pas un hit, mais un film d’artisan qui doit autant à la bonhomie de son réalisateur à l’accent… chantant, qu’à la voix douce et mesurée de son comédien principal, le stand up algérien Fellag – énième illustration que les comiques font décidément de très bons tragédiens. La rencontre de deux personnalités sous le signe du déracinement. « Mon film Congorama c’était déjà l’histoire d’un ingénieur belge qui cherche sa famille au Québec », confirme Philippe Falardeau. « Au début des années 90 j’ai fait un long voyage dans plusieurs pays avec une caméra, je m’intéressais beaucoup aux gens déracinés, déplacés, ceux qui essaient d’améliorer leur sort. Au Québec, à priori c’est pas une question qu’on se pose, partir pour chercher mieux ailleurs. mais ces questionnements là ne me sont jamais sorties de la tête. Ca faisait longtemps que je cherchais un sujet pour traiter l’immigration… ». Fellag, lui, voit son personnage «  constamment fabriqué par son histoire, qu’il injecte dans sa société d’accueil. J’aime beaucoup le respect avec lequel Bachir entre dans cette société, sa curiosité, l’amour qu’il a pour les gens, pour leurs langues, leurs pratiques. Je suis proche de cette façon d’être. Quand on passe dans un autre pays, il faut aller vers les autres et aimer les gens…. »


Monsieur Lazhar (Bande-Annonce) par MuhandFellag

Sur le papier, le film embrasse des bons sentiments et des thèmes assez casse-gueule – immigration et intégration, tabou de la mort, malaise des carcans qui empêchent les individus d’exorciser leurs émotions,  révélant par là les névroses des adultes (on pense de manière lointaine au Ruban Blanc d’Haneke). A l’arrivée, Falardeau filme tout ça avec une finesse impeccable, loin des recettes hollywoodiennes du genre balisé du « film d’école » – même s’il lui emprunte certaines ficelles (comme Robin Williams dans le Cercle des poètes disparus, Monsieur Lazhar tombera en disgrâce aux yeux d’une institution mortifère). « J’ai vu Entre les murs pendant la scénarisation de Monsieur Lazhar, et j’ai tellement aimé que je suis tombé en dépression », explique-t-il. « Je me suis dit : c’est bon, c’est juste, qu’est-ce que je vais aller faire là-dedans, avec un film qui va inévitablement être comparé  ? ». La ténacité de son producteur l’a retenu de jeter son script à la poubelle. Et « c’est en réfléchissant à des choses que j’avais adorées, comme Au revoir les enfants et Half-Nelson, que j’ai compris qu’il fallait que je trouve ma propre voix ». D’Half-Nelson, Falardeau en a retiré la touchante relation d’un instituteur avec son élève, ou comment l’un essaie d’aider l’autre à grandir, qui, en retour, tente de le sauver de ses démons intérieur.

Et maintenant, le changement

Mais on se gardera de réduire Monsieur Bachir à la rencontre du « bon immigré » avec la première de la classe. Le film traite de quelque chose de plus complexe, de plus impérieux, qui tient du dialogue que les différentes générations entretiennent (et n’entretiennent pas) entre elles, symbolisé par un ultime plan doux-amer. « Je voulais dénoncer l’empoisonnement croissant au Québec de la bureaucratie, d’un ensemble de règles, de protocoles qu’on échaffaude  pour essayer de faire face à tout et n’importe quoi, et où les hommes sont particulièrement visés. Pendant la pré-production du film, je m’arrêtais derrière les grilles des cours de récréation pour observer les enfants. Je ne pouvais pas le faire plus de 5 minutes sous peine de voir la police débarquer… quelqu’un qui observe des enfants c’est forcément louche ».

Mais pas que. Dans un pays, et une province, où l’influence des genders studies et du politiquement correct américain ont tendance à policer la linguistique (et donc la pensée), Monsieur Lazhar interroge la société dans son ensemble. «  Chez nous on ne dit jamais les choses correctement, on est passés maîtres dans l’art des généralités. « Le Québec doit aller de l’avant ». Heu, par opposition à quoi ? Aller en arrière ? » s’emporte Philippe Falardeau. « On ne dit jamais ce qu’on veut faire directement, on ne veut jamais froisser personne. Alors ça rejaillit en bas de l’échelle : on ne nomme jamais le problème. Et donc dans le film on a le miroir d’une société où la mort est tabou, où on en discute portes-close, à l’inverse de Bachir qui vient d’une société où ce n’est pas forcément le cas. Il souhaite que les enfants puissent mettre des mots sur leurs émotions, comme un acte de guérison, et le paradoxe c’est que lui-même refuse de mettre des mots sur sa propre pudeur ».

Monsieur Lazhar met des mots et des images sur tout ça, sans faire de morale, sans démonstration excessive. C’est à la fois très profond et très simple, touchant et sans pathos. Et c’est beaucoup.

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