Only God Forgives : Nicolas Winding-Refn, artisan de la destruction

27/05/13 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : ,

onlygodforgivesgosling

À Bangkok, Julian, qui a fui la justice américaine, dirige un club de boxe thaïlandaise servant de couverture à son trafic de drogue. Sa mère, chef d’une vaste organisation criminelle, débarque des États-Unis afin de rapatrier le corps de son fils préféré, Billy : le frère de Julian vient en effet de se faire tuer pour avoir sauvagement massacré une jeune prostituée. Ivre de rage et de vengeance, elle exige de Julian la tête des meurtriers. Julian devra alors affronter Chang, un étrange policier à la retraite.

Nicolas Winding-Refn n’a pas révélé Ryan Gosling (Dany Balint s’en est chargé en 2001, Half Nelson et Blue Valentine ont confirmé). Il a été l’artisan de sa mythification. Il aura suffi pour cela d’un justicier au volant leste et au verbe économe, d’un scorpion sur un blouson, d’un massacre dans un ascenseur, d’un film devenu culte à la vitesse d’un bolide : avec Drive (2011), Nicolas Winding-Refn a construit une star. Dans Only God Forgives, il la démolit.

Rémanences visuelles

Only-God-Poster-FR-HRLe cinéaste danois Nicolas Winding Refn aurait pu se contenter d’un gros succès, voire s’y complaire en déclinant à l’envi la figure du héros presque christique dans un Drive Bis. Only God Forgives est tout l’inverse. Un anti Drive absolu, s’acharnant à prendre le plus de risques pour mettre en pièces l’œuvre qui a contribué à sanctifier Winding-Refn, et à “Brandoïser” Gosling. Aux lettrines pop et flashy du générique de Drive se substituent les idéogrammes thaïlandais défilant sur la lame d’un sabre interminable, contribuant d’emblée à égarer le spectateur au son d’une corne de brume qui accompagnera quasi systématiquement les séquences les plus éprouvantes du film.

Dans OGF, Ryan Gosling ne dit mot – trois lignes de dialogue lui ont été allouées. Son personnage est invisible – on le soupçonne parfois de ne pas exister, d’être le fruit d’une illusion d’optique. Une rémanence visuelle – celle du personnage de Drive dont on n’a jamais vraiment su s’il finissait le film vivant ou mort. Il est surtout impuissant, incapable de s’affranchir d’une mère castratrice, incapable de poser les mains sur la femme de ses rêves. Ses mains, d’ailleurs, portent le film. Elles sont l’unique vecteur de caractérisation de son personnage, son seul lien entre l’onirisme glauque dans lequel il s’enferme, et la réalité encore plus sordide qu’il subit. Lorsque Julian les regarde, l’une est dans l’ombre, l’autre dans la lumière. Entre l’une et l’autre, il hésite. Une dualité déclinée à profusion dans le film, qui se passe de tout commentaire superflu pour circonstancier ses protagonistes. Du passé de Julian, on ne capte que quelques bribes, incidemment, au détour de dialogues lapidaires. De celui du policier sabreur qui lui fait face, on n’en sait pas beaucoup plus, sinon qu’il est assez humain pour s’intéresser à ce que sa fille a eu pour diner pendant son absence. Après tout, ces personnages-là sont trop irréels (ou sur-réels) pour qu’on veuille se pencher sur leurs histoires respectives – ils n’ont certainement pas d’histoire. On se contente de leur affrontement, en essayant de lui trouver un sens. C’est dans le formalisme inouï de la mise en scène qu’on y parvient parfois, pour peu que l’œil du spectateur se soit affûté au cinéma (des débuts) de David Lynch – dont on décèle des emprunts dans les errances psychiques de Julian, et dans l’un des thèmes musicaux, auquel on trouve des similitudes avec la partition qu’Angelo Badalamenti a écrite pour la fin de Twin Peaks, Fire Walk with Me.

onlygodforgiveshands

La définition même de l’hédonisme

Le maniériste Winding-Refn dessine chaque plan avec une minutie de démiurge. La violence (beaucoup ne la supporteront pas) y est esthétisée à l’extrême, chaque note de musique (on n’a pas l’espace pour dire tout le bien qu’on pense de la bande originale, essentielle à l’atmosphère délitée du long-métrage) épouse l’image à la perfection, à chaque seconde le langage cinématographique se met en branle. Confère le sidérant champ contre-champ qui dans une seule séquence et deux lieux bien distants, infuse l’idée d’une relation incestueuse entre Julian et sa mère (Kristin Scott Thomas, effrayante en Barbie déglinguée et diabolique). Voir aussi cette succession de cadrages rendant caduque toute notion de format, au moment où Julian attend Chang chez lui pour le tuer, et où il fallait bien que l’image rende compte de ses tourments intérieurs. Ou ce souci du ton sur ton permettant aux personnages de se fondre dans le décor et dans l’image, comme pour en annihiler les contours – une technique propre aux peintres.

only-god-forgives09

Le symbolisme reprend ses droits dés que le réalisme point. Le complexe oedipien de Julian, à l’origine, on s’en doute, de l’impuissance qui l’aliène, ne connaît à l’image, aucune limite. On se souviendra longtemps de ce plan fascinant, perturbant, répugnant où les mains de Julian (encore elles) le guident vers le seul lieu où il ait jamais connu la quiétude – en vain (mais on ne peut rien dévoiler ici. A vous de prendre le risque). L’entreprise de destruction du héros touche à son paroxysme lors d’une scène d’affrontement brutale où Ryan Gosling se fait défigurer, non seulement par son adversaire (Vithaya Pansringarm dans le rôle du Dieu du titre, et dont la performance est simplement sublime), mais aussi par son créateur, l’homme à la caméra. A lui seul, et sans mot dire, Julian incarne une marche funèbre artistique, une élégie formelle, une certaine idée du cinéma retrouvé – un cinéma qu’on a perdu le jour où Stanley Kubrick a disparu (la filiation entre les deux réalisateurs était flagrante dans Bronson. Elle n’a plus fait aucun doute dans Valhalla Rising). Rien d’étonnant à ce que NWR ait fait appel à Larry Smith, chef opérateur du film testament de Kubrick, Eyes Wide Shut, pour allumer les néons rouge sang des rues de Bangkok. Même si c’est à Jodorowski (et à son cinéma aride, mystique et ésotérique) qu’est dédié le film, c’est d’un 2001, qu’il se rapproche le plus.

OGF illustre cet instant figé et hermétique au “chronos”, où on pose le dernier domino d’une structure à laquelle on a consacré un temps précieux, sachant qu’il suffira de le pousser du bout d’un doigt pour assister au clou du spectacle : la destruction de l’œuvre. La définition même de l’hédonisme : OGF, ou comment un héros impuissant porte un film sur la jouissance. Le paradoxe est un (grand) art quand Winding-Refn est à l’ouvrage. Les créateurs capables de mettre en pièce leur création ne sont pas légion. Les plus audacieux – ou les plus pieux – n’hésiteront pas à affirmer qu’il n’y en a qu’Un. Only God Can.

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

3 commentaires

    Oliver  | 30/05/13 à 8 h 23 min

  • Superbe critique (pour un film qui ne l’est pas moins), d’une plume aussi affinée qu’une lame de sabre.
    ไชโย !

  • Cédric  | 03/06/13 à 17 h 09 min

  • Aussi intéressant à lire avant qu’après, ce papier m’a donné les clés qui me manquaient. Merci et bravo.

  • bcolo  | 08/06/13 à 22 h 13 min

  • Je ne pense pas voir le film, mais voilà sûrement un des meilleurs papiers de cinéma depuis longtemps. Messieurs les rédac chefs des revues spécialisées, si vous lisez ceci vous savez ce qui vous reste à faire.

Laisser un commentaire