Ozon invite Luchini “Dans la Maison”

10/10/12 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : , , ,

Germain, professeur de français dans un lycée, donne à ses élèves un sujet de dissertation en apparence facile : “Qu’avez-vous fait ce week-end ?” Les copies s’amoncèlent, toutes plus insipides et mal écrites les unes que les autres. Sauf une. Celle de Claude, un garçon de 16 ans, qui y raconte son intrusion dans la maison d’un élève de sa classe, et en fait un récit détaillé et fort bien rédigé, auquel il accole un énigmatique “à suivre”… Germain, face à cet élève doué et différent, reprend goût à l’enseignement, mais cette première dissertation va en amener d’autres, et déclencher une série d’événements incontrôlables.

François Ozon est un réalisateur surprenant. Capable de briller dans le court traumatisant (Regarde la Mer), le costumé auteurisant (Angel), la comédie trash (Sitcom) ou kitsch (Potiche), le tragique à rebours (5×2) ou le thriller hitchcockien (Swimming Pool). C’est dans cette catégorie qu’il convient de “classer” Dans la Maison, un film à la narration si labyrinthique qu’il perd le spectateur dans un jeu de pistes empruntant autant au maître du suspense (on pense souvent à Fenêtre sur Cour) qu’à Pier Paolo Pasolini (Théorème, déjà dans l’ombre de Swimming Pool). Il serait mal avisé de considérer que les cinéastes ont sans cesse besoin de s’accrocher à des références pour faire exister leurs films. Mais Dans la Maison assume aussi bien sa filiation à des réalisateurs mythiques que ses circonvolutions littéraires le transformant en objet d’art hybride, croisement curieux entre cinéma, littérature et… télévision. Le medium, auteur du méfait du siècle – la télé-réalité – offre ainsi un étonnant matériau de base à Ozon, qui le façonne à sa manière : le prisme de l’écran devient ici une une copie double sur laquelle l’adolescent observe une famille “normale” et l’offre en spectacle à un spectateur unique qui en redemande, toujours plus, jusqu’au point de non retour : celui où plus rien ne lui permet de distinguer le vrai du faux. La clef du (potentiel) drame à venir résidant dans la scène où la compagne de Germain (Kristin Scott Thomas) fait part de son malaise à la lecture d’une nouvelle dissertation de Claude : “ça va mal finir” affirme t-elle. “Mais enfin, ce ne sont que des personnages de fiction!” lui répond t-il. A ce stade du récit, les pistes sont définitivement brouillées pour le spectateur (Germain), elles le sont d’autant plus pour les spectateurs (nous).

 

La “patte” Ozon existe, elle est là, indéniable et troublante, avec ses ambiguïtés sexuelles, son récit gigogne, son goût pour l’artifice théâtral. Et Ozon revendique tout, les facilités comme les prouesses. Le film est un dédale. La galerie d’art tenue par Kristin Scott Thomas s’appellera donc “le labyrinthe du minotaure”. Il est aussi un jeu de miroir. Le personnage principal (Fabrice Luchini, dans un rôle sur-mesure) s’appellera Germain Germain. Dans la maison, le fils se nomme Raphaël, le père (Denis Ménochet) aussi. On y croisera également des sœurs jumelles, jouées par une seule actrice (Yolande Moreau, qui ne fait que passer). Le procédé est facile. L’exploit est donc ailleurs, dans ce va et vient entre fantasme et réalité, jusqu’à ce que les deux s’entrecroisent, dans la maison et pas ailleurs. A mesure que l’élève raconte ses incursions toujours plus insidieuses chez “les Rapha”, le maître se matérialisera dans le récit, intrus invisible devenu témoin du quotidien d’une famille épiée du jardin au grenier, du point à la ligne. Les fantasmes de Claude (Ernst Umhauer, à qui on prédit une nomination aux prochains César), soulignent son ambivalence : entre rejet du matérialisme et soif de confort, l’adolescent ne perd pourtant jamais pied, enivré par “le parfum de la femme de la classe moyenne” incarnée par Emmanuelle Seigner. Le spectateur, lui, à l’image d’un Germain Germain dépassé par la tournure que les événements finissent par prendre, se laisse enfermer dans ce double récit, celui d’Ozon à l’écran, celui de Claude sur le papier. A travers le personnage de Claude, Ozon s’amuse à nous balader du réel au fictif, quitte à s’autoriser par moment des moments de comédie poussive (voir Fabrice Luchini se faire terrasser, stricto sensu, par un livre de Louis Ferdinand Céline, tient du moment complice entre le cinéaste, son acteur et son public, même si la scène ne s’impose pas vraiment). Difficile, dans ce domaine du “méta-cinéma-littéraire”, de faire plus passionnant que ce film-là, énième démonstration, si besoin était, que François Ozon est l’un des réalisateurs les plus malins et les plus doués d’un cinéma français qui manque cruellement de telles respirations.

Dans la Maison, de François Ozon, avec Fabrice Luchini, Kristin Scott Thomas, Emmanuelle Seigner, Ernst Umhauer, Denis Ménochet… Dans les salles le 10 octobre 2012.

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