Rencontre avec le Vilain Dupontel

16/11/09 par  |  publié dans : Cinéastes, Cinéma | Tags : ,

Ta mère elle est tellement vieille qu’on dirait Catherine Frot !

Il y a quelques années, dans le magazine Première, Albert Dupontel se déclarait schizophrène, sans qu’on sache si c’était du lard ou du cochon. Si on ne tentera pas de joindre son toubib pour confirmation, le fait se ressent dans sa filmo, et impose plus le respect qu’autre chose. De La maladie de Sachs et Deux jours à tuer (pour lequel on l’aurait bien vu repartir avec un César l’année dernière) à Serial Lover et Enfermés dehors, l’acteur assure dans le grand écart entre sérieux et farce débridée. Mais en tant que réalisateur-scénariste, il privilégie cette dernière facette, un mélange de trash noir burlesque et d’absurde montypythonesque qui sent bon la poudre – le TNT, pas la coke. Il est d’ailleurs très copain avec Terry Gilliam, l’a fait tourner (dans Le Créateur) et discute avec lui de ses projets de films.

Dans son quatrième film en tant que réal, Le Vilain, de sortie le 25 novembre, il s’est donné le rôle d’une racaille qui revient échouer chez sa mère pour échapper aux complices qu’il a blousés. La vieille maman, d’abord toute heureuse, découvre après un concours de circonstances que son fils a semé la zizanie depuis qu’il sait marcher. Avant de pouvoir monter voir le petit Jésus, elle se donne pour mission de le faire rentrer dans le droit chemin.

Une fois qu’on accepte Catherine Frot vieillie de 30 ans (ça marche bien, sauf sur certains gros plans), on entre dans 1h30 de comédie complètement allumée, souvent franchement hilarante. Une Guerre des Roses entre une mère et son fils très généreuse dans ses effets – jusqu’à son message social et son casting au poil – et ses hénaurmités assumées. C’est aussi ce qui fait le défaut du cinéma Dupontel, une tendance à partir dans tous les sens, à exacerber inutilement le trait (les personnages des promoteurs immobiliers, horripilement caricaturesques) au détriment d’une narration plus solide, plus grand public. La faute à son passé de comique de stand up ? Comme Bernie, Le Créateur, ou Enfermés Dehors, Le Vilain devrait bénéficier du soutien d’une large base de fans, sans toutefois atteindre des sommets (à moins que la présence de Catherine Frot…?). Ceci dit, loin des comédies boboïsées à la Alain Chabat (Prends ma main avant qu’on se quitte avec le chien), le film a tout un tas de bons moments à offrir, dont un running gag avec une tortue absolument magnifique. Je n’avais pas ri comme ça depuis un moment…

Envrak s’est invité à une avant-première en présence de Dupontel, et en a retiré un joli discours sur la fabrication d’un film.

On retrouve des traces du Sale spectacle [série de sketchs de jeunesse réunis dans un DVD] dans votre film.

Albert Dupontel : Le Sale spectacle c’est une sorte de vivier un peu primitif dans lequel j’ai la genèse de tous mes personnages. J’échapperai jamais à ce truc là. Mais le cinéma me permet d’étoffer ce que j’ai envie de raconter – je pourrais jamais faire jouer Catherine Frot dans mes sketchs – et d’avoir un propos plus abouti, plus nuancé. J’ai jamais caché avoir fait des sketchs pour pouvoir un jour faire du cinéma.

La grosse cascade du film c’était que Catherine fasse cette vieille dame. Si les gens n’acceptaient pas son personnage, le film était mort. Quand j’ai fait des essais, au bout d’un moment moi-même j’y croyais. Elle était pas dans un registre réaliste mais on pouvait totalement admettre, avec ses postiches, son déguisement, que c’était la mère du Vilain.

Sur l’écriture du scénario, pourquoi ce thème?

A.D : J’avais envie de parler de l’idée qu’on n’est pas forcément les enfants que nos parents croient, nos parents sont pas forcément les parents qu’on croit, et cette brave femme a élevé son enfant du mieux qu’elle a pu et elle est passée à côté.

[En référence à la présence – ou pas – de Dieu dans le film]: Je suis personnellement pas croyant. Le personnage de la mère y croit, ce qui la rend spirituellement belle, alors que lui est un vilain nihiliste, ce qui le rend spirituellement un peu con. Il est très à l’aise dans un mode moderne, consumériste – que je trouve moi-même crétin – et elle est un peu victime dans un monde de brutes. Mais quelque part, l’intelligence est chez elle : elle se pose des vraies questions.

Au départ j’écris toujours une histoire très sérieuse, très réaliste et puis petit à petit, scène après scène, je pervertis par les dialogues, le casting, la mise en scène, par des tortues… je m’en amuse, mais l’histoire au départ n’est jamais un sujet ni de comédie, ni d’auteur. C’est un laisser aller mental, je prends du temps, je divise mon film en petites séquences, chaque séquence donne des trucs intéressants, parfois pas du tout…

Vous avez de suite pensé à Catherine Frot pour le personnage de la mère ?

A.D : Pendant l’écriture, je m’embourbais sur une scène, je la trouvais un peu drôlatique, je savais pas trop comment en sortir, et bizarrement j’ai entendu la voix de Catherine Frot dans ma tête… et ça m’a permis de dénouer la scène. Donc à la fin de l’écriture, je me suis dit que ça serait bien que ce personnage là soit Catherine un peu vieille. C’est un pur fantasme qui m’a aidé à finir le film. Je l’ai appelée, j’ai un peu tâté le terrain, j’ai senti quand même que faire une vieille dame c’était pas encore son âge. Je lui ai donné le scénario, elle m’a rappelé deux jours après en me disant [Il prend l’accent titi de Catherine Frot] « Ho Albert, Ho, c’est quelque chose hein… j’ai pas l’habitude… écoute, j’dis pas oui, mais j’dis pas non, faut qu’on cause… ».
Donc on s’est vus, je lui ai dit que sa présence mettrait tout de suite le film dans un côté fable, comique, qui nous permettrait de sortir du réalisme – j’aime pas le réalisme – et donc on a commencé à faire une série d’essais sur plusieurs mois. Et elle me disait toujours pas oui…

Elle m’a donné son accord pour le faire un mois avant le tournage. Elle a composé entièrement son personnage, en partant d’un tableau célèbre de David Hockey [Mum, visible ici] mais également de la grand-mère de Titi et Grosminet, de Mamie Nova, d’une grand-mère qu’elle a croisée dans la rue… Elle a vraiment fait sa salade, tant qu’elle avait pas sa silhouette, sa bonne femme, on a quasiment pas pu commencer à travailler. Et puis elle a fini par trouver, et là on a pu entrer en répétitions. Après ce qui m’intéressait c’était le fond, et j’ai pu adapter le dialogue à sa personnalité et son personnage. En plus Catherine a une caractéristique, c’est que quand elle arrive pas à dire le texte, il faut plutôt chercher le problème du côté du texte que du côté du jeu. Spontanément, quand elle tient un personnage, elle a tendance à ne dire que ce qui peut passer par lui. Ce choix que j’ai fait à l’écriture a vraiment été payant, et ça m’a évité d’aller voir des actrices qui avaient l’âge du rôle. Elle a été une grosse plus-value sur le film.

Comment gérez-vous la réalisation, la direction d’acteurs tout en apparaissant vous-même dans vos films ?

A.D : Il y a un acteur qu’on voit brièvement, Philippe Huchon, il est dans tous mes films et est pour moi une sorte de directeur artistique. Il m’aide à quitter la fonction de metteur en scène, qui est une fonction très lucide, volontariste et un peu triviale, pour me permettre de rentrer dans le côté enfantin, puéril qui est de faire l’acteur. Et puis en général quand j’écris, je me doute bien de ce qu’il faut faire. C’est pas très difficile à jouer, je prends forcément un registre que je connais bien. Le plus dur c’est de faire Le Convoyeur ou Deux jours à tuer, où là on se met entre les mains de quelqu’un, et puis si c’est raté c’est de sa faute et c’est vous qui êtes ridicule.

Là, on travaille, on répète, en amont, le but c’est d’obtenir une sorte de laisser-aller mental sur le plateau de manière que tout ce qui s’échappe de vote inconscient soit capté par la caméra. Il faut se rendre disponible, s’oublier. Avoir un grand égo d’artiste mais pas de vedette, c’est tout à fait différent. Cet état d’esprit on l’obtient en répétant, en s’amusant, tout en restant sérieux… c’est une alchimie qui est assez bizarre et qui marche pas à tous les coups. Ça demande juste de l’organisation et pas autre chose.
Alors je joue dans mes films, à chaque fois je dis que je le ferai plus parce que c’est fatigant, et fondamentalement ce que je veux c’est faire de la mise en scène, mais là j’y vais pour des raisons économiques. Je peux faire des efforts, je suis un acteur connu et pas cher… c’est important parce que sinon je crois que je pourrais pas tourner. Ensuite ça a une vertu : ça me permet d’être très proche des gens avec qui je joue, notamment Catherine. Je ne suis pas derrière un combo à dire « fais-ci, fais ça », je suis vraiment avec elle devant la caméra, on racle le texte, on balbutie, on transpire, on s’angoisse et ça donne une complicité qui fait qu’à mon sens je retire beaucoup plus des acteurs. Mais je ne vous cache pas que je ne suis pas sûr de continuer à le faire…
Propos mis en forme après une rencontre questions-réponses avec le public le 4 novembre 2009 au cinéma Le Cézanne d’Aix-en-Provence.

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2 commentaires

    mille aïe  | 16/11/09 à 16 h 12 min

  • “hénaurmités”?

  • H  | 16/11/09 à 16 h 54 min

  • Bonjour,

    Hénaurme :
    1. (Par plaisanterie) Déformation plaisante de l’orthographe (souvent avec une modification exagérée de la prononciation) à sens hyperbolique, pour « énorme ». * « C’est évidemment assez hénaurme » s’écria Jerphanion, repris par une bienfaisante gaîté intellectuelle, « assez hénaurme, et d’ailleurs très vraisemblable ». – (Jules Romains, Les hommes de bonne volonté, 1932, p. 179) (D’après le Wiktionary).

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