Rencontre avec trois “humanistes actifs”

12/09/11 par  |  publié dans : Cinéastes, Cinéma | Tags :

Comment vous répartissez-vous le travail, tous les trois ?

Bruno Romy : On se mêle de tout tous les trois. Il n’y a aucune délégation à l’intérieur de notre trio. Notre méthode c’est de partir d’une idées, ou de quelques idées simples – Le Havre, une fée, un veilleur de nuit, un bébé… – et de mixer tout ça. On s’est envoyé des mails pendant 3- 4 mois – j’habite à Caen en Normandie, et Dom et Fiona habitent à Bruxelles – ça grossit un peu comme une boule de neige et au bout de 3 mois on a une histoire avec un  ébut, un milieu et une fin. Ce n’est pas tout à fait un scénario, c’est un enchaînement de séquences avec un potentiel burlesque. A ce moment là j’arrive à Bruxelles et on commence à répéter et improviser autour sur une scène de théâtre, tout en filmant. Le soir on regarde les images, on est notre premier public. On voit ce qui nous fait rire ou pas, et on repasse à l’écriture. Ainsi de suite jusqu’à la veille du tournage. C’est aussi la période où on cherche comment éclairer et filmer la séquence, on commence à bricoler les effets spéciaux… c’est une approche globale du cinéma.

Dominique Abel : dans la mesure où les impros nourrissent l’écriture, on peut dire que ça dure deux ans et demi. Au début on peut se lancer sur des pistes qui n’aboutiront pas. La Fée, c’est la conjonction de trois pistes pas tout à fait abouties. La première, on l’avait appelée Love Hotel : l’histoire d’une ado qui accouche dans un hôtel, et s’enfuit en laissant son bébé derrière elle. On avait imaginé qu’un veilleur de nuit s’en occupe avec une cliente et essaie de retrouver la maman. Ca se passait à Paris. On était confronté à un petit problème : on ne savait pas quoi faire de la fin, c’était un peu moraliste : soit on l’obligeait à s’occuper du bébé, soit on partait avec, et dans les deux cas c’était trop moraliste. La deuxième piste, c’était un synopsis de court-métrage, centré autour de deux personnages extrêmement myopes qui tomberaient amoureux. Avec tous les problèmes posés par le fait de ne rien voir du tout. On avait même acheté les lunettes ! Et puis enfin on avait écrit un truc où Fiona conduit la voiture dans la campagne et tombe en panne. Elle regarde le moteur, voit un bidon d’huile rouillé dans le fossé, et il y a un génie à l’intérieur et qui lui dit “bonjour, je m’appelle Dom, tu as droit à trois souhaits”. Ca nous paraissait trop dans la magie.

Fiona Gordon : on préfère la magie foireuse. La magie bricolée plus que la vraie magie…

Qu’est-ce qui fait qu’à un moment votre projet devient cinéma et non théâtre ?

Dom : Je pense que la Fée serait difficile à faire au théâtre. Le film repose sur un croisement entre beaucoup de personnages. Le théâtre tel qu’on l’entend c’est quelque chose qui s’affine peu à peu, qui a besoin de beaucoup tourner avant de prendre chair. Il a besoin de rencontrer son public pour trouver son rythme. Et jouer à 20 en tournée… nous on trouverait ça difficile en tout cas. Et puis avec la Fée on était vraiment dans l’idée de faire un film urbain. La ville est une actrice. Son architecture, ses grandes cuves, nous racontent plein de choses car nous ne sommes pas dans le verbal…. alors oui, on aurait sans doute pu le faire avec de grandes fresques en décor, à la Méliès, en théâtre. Mais on a vraiment voulu profiter de la ville.

Le Havre, donc.

Fiona : le Havre est très belle. Elle est très graphique, moderne sans qu’on puisse vraiment situer l’époque. Toutes ses lignes, parallèles, perpendiculaires, horizontales, verticales… en font un bon terrain pour le burlesque, adapté à notre langage.

Dom : et on y a mis de la lumière. On a demandé à nos techniciens d’avoir des personnages lumineux dans un fond hivernal, comme si les personnages transportaient leur optimisme, leur soleil intérieur. Car quels que soient les coups du destin, ils tombent mais se relèvent – c’est quelque chose d’essentiel, chez les clowns, et dans la vie. Mais cette ville, elle nous plaît. Il y a quelque chose d’assez magique dans ses formes, son béton. Elle est comme une maquette géante.

Vous vous verriez tourner ailleurs, dans une ville du sud comme Aix ou Marseille ?

Dom : peut-être Marseille. J’ai toujours trouvé intéressant le brassage de gens et de culture qu’on trouve dans les ports. Et puis il y a de grandes formes. Il y a toujours d’énormes bateaux, ou des grandes cuves… esthétiquement, ça me plaît, et puis ça dit des choses, car du coup nos personnages ont l’air tous petits.

Fiona : ceci dit on ne viendrait pas gratuitement dans une ville, sans attaches, sans rencontres. Le Havre, on y est passés pas mal de fois en tournée théâtrale. Bruno habite pas loin… et puis il dit qu’il ne veut pas tourner ailleurs, donc on est un peu coincés !

“Tous nos personnages sont du mauvais côté de la barrière, ce sont des inadaptés”

Vous faites des clins d’oeil à certains sujets de débats, comme la situation des immigrés clandestins…

Bruno : ils sont présents dans les trois films en fait… même si dans Rumba on les a coupés au montage. C’est quelque chose qui revient dans l’écriture… et qui nous a paru évident d’inclure au Havre.

Fiona : tous nos personnages sont du mauvais côté de la barrière. Comme l’immigration c’est très actuel, ça se remarque, mais même nos policiers sont peu “performants”.

Dom : pareil pour la fée. Dans le cadre d’un conte de fées, il nous paraissait important qu’on ne sache pas si elle est folle. Les gens qui rendent les autres heureux, ça ne court pas les rues, et puis souvent,ces gens là  font autant de mal que de bien… alors ça nous plaisait de jouer avec les codes, de faire en sorte que le spectateur ne sache pas si c’est une “humaniste active” ou une vraie fée. C’était intéressant pour nous qu’elle aie un problème. De la même manière, on ne voulait pas évoquer frontalement l’hôpital psychiatrique. Pour nous, tous les personnages dépeints à l’intérieur sont tout simplement des gens qui fonctionnent différemment.

Fiona : dans nos films, les gens en dehors de l’HP sont autant inadaptés à la vie que ceux qu’on y a enfermés…

Bruno : la planète est un grand HP.

Dom : On est tous un petit peu handicapés !

Vous bricolez beaucoup vos effets spéciaux…

Dom : c’est pour garder un côté très humain, et pour avoir accès à une certaine poésie. Tu sens les empreintes humaines, tu sens les fils nylons et les blagues…  Et puis quand tu viens du théâtre, du milieu des clowns et tout ça, tu n’as pas les mêmes moyens qu’au cinéma.

Fiona : ça nous autorise plus de contrôle sur ce que l’on fait.

Bruno : idem pour les techniciens qui peuvent voir ce qu’ils sont en train de créer.

Dom : et c’est beau. Le toit de l’hôtel dans le film est un studio de huit mètres de large, avec des cheminées en carton. Ce qui nous a permis de mettre en toile de fond le ciel qu’on voulait, au crépuscule, et même de le retoucher à la palette graphique, de retravailler la couleur des nuages… il y a un côté technicolor, comme dans ces vieux films, ou sur les toiles d’Hopper. Et ça permet un tout autre éclairage que les fonds verts ou bleus.

Vu le traitement que vous infligez au réel dans vos films, que vous inspire-t-il ? Il vous attriste, il vous inspire ?

Dom : Il nous touche ! Et il nous fait réagir… on est pas des politiciens, sionon on ferait de la politique, mais on n’aborbe tout ce qu’on voit. Comme vous on lit les journaux, regarde la télé, écoute la radio. Et on le retransmet à notre manière, avec humour. Souvent quand on voit les gens du burlesque, touchent à des sujets assez essentiels, sur la différence, le fait de ne pas être à la hauteur ou d’être à l’écart, pas assez rapide dans un monde où il faut être rapides, pas assez beau ou efficace… tout ça nous nous en emparons nous aussi. Si on regarde notre société actuelle, on voit que ça tiraille dans tous les sens, et tous ces gens qui sont du mauvais côté de la barrière – comme une vache qui voudrait aller brouter avec les autres mais ne peut y aller, hé bien… ça nous touche.

(Propos recueillis collégialement en conférence de presse à Aix en Provence le 06 septembre 2011)

Photos : Holden, MK2/Laurent Thurin-Nal

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