Report Fimé 2012 : Le Cabinet du Dr Caligari

16/11/12 par  |  publié dans : Cinéma, Concerts, Musique | Tags : , ,

« Un ciné-concert, ce n’est pas un film + une musique ; c’est un spectacle. Lorsque le spectateur sort de la salle, il a assisté à une création totalement inédite. » L’expérience s’avère parfois même réellement troublante. Zoom sur Le Cabinet du Dr Caligari.

Pour cette édition, le Fimé a exploré avec brio l’univers des monstres au cinéma. De la mythologie jusqu’aux religions, le monstre est l’obstacle que doit surmonter l’homme pour obtenir son salut, figurant la plupart du temps le combat sur son propre moi négatif. Pour que le récit soit sans équivoque, il faut représenter le méchant comme un être différent de l’homme ; soit plus proche de la bête animale, soit ayant subi une mutation ou simplement déviant. C’est ce dernier point que met en scène l’étrange Cabinet du Dr Caligari, film culte sorti en 1919 et qui a clôturé provisoirement, en ce samedi 10 novembre, une belle semaine de ciné-concerts.

Entre Jack l’éventreur et Edward aux mains d’argent

Mêlant l’univers des freaks (cirque) et celui des aliénés mentaux (asile), l’œuvre de l’Allemand Robert Wiene tient une place à part dans l’histoire du cinéma. D’abord parce que c’est l’un des premiers films horrifiques jamais réalisés et ensuite parce qu’il est inspiré de faits réels. Voilà le pitch : En 1919, le Tchèque Hans Janowitz et l’Autrichien Carl Mayer vendent un scénario, inspiré de leurs vies turbulentes. Le premier, instable psychologiquement et convaincu d’avoir surpris un meurtrier qui ne sera jamais arrêté, restera persuadé que des assassins se promènent chaque jour dans les rues en défiant les autorités. Le second est un scénariste en attente de réussite qui se rend à des foires pour se distraire. Un soir, les deux amis assistent à un numéro dans lequel un forain prédit l’avenir dans un état de transe. Le déclic est enclenché. Cette attraction, l’obsession de Janowitz pour le meurtrier et la haine de la discipline de Mayer sont alors couchées sur le papier dans une dénonciation appuyée de l’hypocrisie bourgeoise.

Les personnages principaux de ce récit : un magicien itinérant (le Docteur Caligari, dont le nom est emprunté à un officier issu des pages de Stendhal) et un somnambule (Cesare), « rangé » dans une caisse en forme de cercueil et qui une fois hypnotisé, kidnappe et tue les honnêtes gens. Digne des plus grands films d’ Hollywood, le scénario fait état pour la première fois d’un tueur en série, pari résolument moderne pour l’époque.

Un style à part

Ce sont bien entendu les décors qui frappent en premier dans Le cabinet du Dr Caligari. Les maisons sont de travers, les rues sont tordues, même les inter-textes sont tarabiscotés. Cela vient du fait que Robert Wiene est au départ un artiste plus qu’un cinéaste, alors très en vue sur la trépidante scène berlinoise. Au lendemain de la première guerre mondiale, l’expressionnisme, mouvement qui replace l’homme au centre de l’univers, est au cœur de ses préoccupations.

Le film montre une lumière, des objets et des ombres remodelés, formant une sorte de chaos fébrile. Tim Burton s’est sans doute beaucoup inspiré de ce travail visuel (jusqu’à l’allure du héros qui ressemble beaucoup à Edward aux mains d’argent). Ces artifices, tout en teintures peintes, nous donnent l’impression d’être coupés de la réalité, d’être transportés ailleurs, dans un monde onirique et déformé. Cette sensation accentue l’étrangeté du récit et le déséquilibre mental du narrateur. Mort, rivalité, peur, soif de pouvoir, manipulation, autant de thèmes qui se déploient de façon terrifiante nous tiennent en haleine durant 71 minutes. Cette vision du monde par un malade mental est le premier film qui suggère l’horreur psychologique sans avoir recours aux chocs visuels : Wiene prouve ainsi que des images peuvent exprimer une fracture mentale et ses états d’âme tout en démontrant la capacité de ce nouveau média qu’était alors le cinéma à représenter de façon réaliste les fantasmes les plus noirs.

Complètement barré

L’une de nos plus grandes peurs est celle d’être pris pour un fou, d’être incapable de prouver le contraire et de se retrouver enfermé dans un asile. En jouant sur cette appréhension, Wiene a accouché d’une œuvre des plus dérangeantes. Ayant compris cette notion essentielle, la formation de musique contemporaine C barré accomplit en direct une performance très personnelle, basée sur l’improvisation et les ressentis de chaque membre du groupe. Celui-ci fonctionne comme une troupe théâtrale : les souffles et les onomatopées sont très présents, surprenant le spectateur au détour d’une image d’un noir et blanc purs. On ne redira jamais assez l’importance du lieu qui abrite un spectacle. L’intimiste Théâtre Denis, « où il se passe toujours quelque chose », renvoie superbement le son acoustique de l’ensemble guitare/piano/clarinette/contrebasse. Les notes se font parfois murmures, on doit baisser notre rythme cardiaque et tendre l’oreille pour capter la respiration subtile de la symphonie. C’est une expérience étrange d’être aussi intime avec la folie qui nous est présentée.

Avant le spectacle, Luc Benito a dit : « Ce n’est pas le premier film expressionniste mais peut-être le MIEUX expressionniste » de par la nature du récit. Porté par l’expression musicale improvisée de l’ensemble C barré, c’est le sentiment final qui reste. Bravo.

-> Rendez-vous début décembre après le week-end de clôture consacré à Chaplin pour le bilan final.

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