Retour sur la Planète Sauvage

02/06/08 par  |  publié dans : Cinéma, DVDs

Il y a quelques jours, le Festival de Cannes s’ébahissait devant l’extrême singularité du film d’Ari Folman Valse avec Bachir, un dessin animé aux allures de documentaire. Pourtant, ce n’était pas la première fois que la Croisette voyait passer un ovniesque film d’animation au sein de la compétition officielle. Outre le brillantissime Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, il serait criminel d’oublier La Planète Sauvage de René Laloux, Prix Spécial du Jury 73 et aussi film miraculeux, l’œuvre ayant connu une genèse des plus chaotiques.

1965. En l’espace de seulement deux courts métrages, la fructueuse collaboration entre le réalisateur René Laloux et le dessinateur Roland Topor est arrivée à une petite renommée dans le monde de l’animation. Cherchant maintenant un projet de long-métrage, les deux artistes soumettent à leur producteur André Valio l’idée de La Planète Sauvage.

Basé sur le roman Oms en série de l’écrivain Stephan Wul, le scénario décrit la révolte des Oms, peuple réduit à l’esclavage par des humanoïdes géants appelés Drags. Le projet repose sur un parti pris artistique sans précédent : le papier découpé animé en phase. Un procédé permettant un rendu beaucoup moins clinique que les traditionnels cellulos employés en animation, mais aussi beaucoup plus exigeant sur le plan financier.

André Valio accepte de produire le film à condition que les dessins de Topor soient bien mis en avant. Un choix artistique qui exprime en fait une pure manœuvre de producteur, celui-ci ne manquant pas de mettre au premier plan son dessinateur vedette (Topor est déjà mondialement célèbre à l’époque, contrairement à Laloux). Conscient de son anonymat face à son illustre collaborateur, Laloux accepte pacifiquement le concubinage artistique. Une fois cette clause bien entendue, il reste encore à trouver un studio d’animation pour accueillir le projet. Hélas, la France ne dispose alors d’aucune des infrastructures nécessaires à la confection du film, notre industrie de l’animation s’étant éteinte dix ans plus tôt lors de l’échec de La Bergère et le Ramoneur de Paul Grimault.

Un contrat de co-production entre la France et la Tchécoslovaquie soulagera finalement les contraintes logistiques du projet, lui apportant même un second souffle financier. Le réalisateur investit immédiatement le studio Barandov à Prague. Les premiers essais d’animation commencent à peine que la ville est envahie par les troupes Soviétiques. C’est le début du Printemps de Prague. Pour l’équipe, c’est véritablement la panique, d’autant que le directeur du Centre cinématographique tchèque, qui a lui-même signé le contrat de co-production, vient d’être emprisonné par l’Armée rouge. Laloux et Topor perdent alors leur seul appui dans ce pays étranger et dorénavant hostile. La production du film est immédiatement bloquée.

Après plusieurs mois de négociations entre la France et la Tchécoslovaquie, les nouveaux dirigeants du Cinéma d’État Tchèque concèdent finalement à ce que la production reprenne, mais exigent que Laloux soit remplacé par un réalisateur Soviétique. Refus catégorique de la France, et nouveau bras de fer entre les deux pays co-producteurs. Le tournage ne reprend finalement qu’en 1971, au prix d’une énorme concession budgétaire. C’est alors que Topor décide d’abandonner le projet, laissant à René Laloux ses études de personnages et de décors. Malheureusement trop évasifs pour être utilisés sur le film, ses dessins sont finalement repris par un animateur tchèque afin de les adapter aux phases d’animation.

La direction artistique prend alors une toute autre tournure. Les hommes des cavernes imaginés par Topor sont “passés sous la douche” par l’animateur Josef Kabrt, lequel en profite aussi pour adoucir la morphologie des personnages. Quant aux femmes sauvages jadis vraiment sauvages, elles se voient elles aussi affinées, lissées et coiffées. Pimpantes. Assagi à l’extrême, le style de Topor est alors difficilement reconnaissable. Pourtant, le résultat est incroyablement beau.

Si les premiers essais d’animation s’avèrent pleinement concluants, la technique du papier découpé est vite jugée trop coûteuse par les administratifs, lesquels demandent alors aux animateurs de ne plus obéir aux exigences du réalisateur. Seul Français à bord du projet, Laloux doit alors lutter quotidiennement pour imposer ses idées, subissant les incessantes attaques des dirigeants du studio, lesquels l’accusent tour à tour d’être incompétent, dépensier et surtout anticommuniste… Tous les moyens d’intimidation sont employés pour inciter le réalisateur à quitter le navire et ainsi faire augmenter la part de co-production en faveur des Tchèques. Malgré toutes les persécutions, le réalisateur tient bon, jusqu’au bout.

Venant présenter son film au Festival de Cannes de 1973, René Laloux semble revenir de guerre. Épuisé par le tournage, il est en plus obligé de promouvoir son film aux côtés de Roland Topor. Conformément aux souhaits du producteur André Valio, le film est toujours vendu comme le fruit de la collaboration Laloux-Topor, ce qui devient alors totalement mensonger quand on sait quelle part du travail revient vraiment à l’illustrateur.

Évidement, la Croisette se focalise uniquement sur la personnalité du dessinateur déjà mondialement connu et ici parfaitement dans son élément, contrairement à un René Laloux qui peine à s’imposer en tant que seul réalisateur du projet. La Presse et les professionnels encensent vite le film de… Topor (!), qui remporte le Prix Spécial du Jury.

Depuis, La Planète Sauvage reste dans les mémoires comme un film de Roland Topor, balayant ainsi la mémoire d’un réalisateur aussi courageux que visionnaire, à qui ces quelques lignes espèrent bien rendre justice.

Ce texte n’ayant rien souligné de l’extrême richesse de l’œuvre, vous êtes maintenant invités à découvrir ou ré-explorer le film de toute urgence, La Planète Sauvage demeurant malgré tous les compromis l’un des plus beaux films au monde.

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