Sean Penn, un cinéaste majeur – acte 2

01/05/08 par  |  publié dans : Cinéastes, Cinéma | Tags : ,

Après The Crossing Guard, Sean Penn prend le temps d’agrémenter sa filmographie de nombreux rôles marquants qui l’imposent définitivement comme un acteur incontournable, notamment grâce à sa première nomination aux Oscars pour son rôle de condamné à mort dans La Dernière Marche (Dead Man Walking, Tim Robbins, 1995) et à son prix d’interprétation à Cannes pour She’s so Lovely de Nick Cassavettes (1997). Ses incursions dans les univers de David Fincher (The Game, 1997), Oliver Stone (U Turn, 1997), Terrence Malick (La Ligne Rouge – The Thin Red Line, 1998), ou encore Woody Allen (Accords et Désaccords – Sweet and Lowdown, 1999, seconde nomination aux Oscars), le rendent même plus ou moins “bankable”. Mais Sean Penn n’en a pas fini avec ses obsessions de cinéaste, et se lance, en 2000, dans la préparation de son troisième film.

The Pledge : sur les traces d’un pédophile

Pour Sean Penn, l’exploration des tréfonds d’une âme humaine écorchée par la perte de l’enfant doit aller encore plus loin. En 2001, Jack Nicholson reprend du service dans le troisième film de son ami, The Pledge, adaptation du roman La Promesse (Das Versprechen) de l’écrivain allemand Friedrich Dürrenmatt. A la lumière des préoccupations évidentes du réalisateur, on comprend ce qui a pu attirer son attention dans cette histoire où un détective retraité, Jerry, décide d’aider un collègue dans une dernière affaire : le corps d’une fillette de 8 ans, violée et assassinée, est retrouvé dans les montagnes. Jerry jure aux parents de la petite fille de retrouver le meurtrier. Une promesse (pledge, en anglais), qui le mettra sur la route d’une mère célibataire et de sa fille, et surtout, d’un pédophile insaisissable.

Patricia Clarkson, une mère effondrée dans The Pledge

S’emparant d’un sujet difficile, Sean Penn n’hésite pas à saisir les opportunités offertes par les paysages désolés et enneigés du Nevada (une fascination contemplative qu’il poussera à l’extrême dans son film suivant) pour livrer une parabole sur une Amérique en crise et sur ses êtres “largués”.
Si The Crossing Guard tirait sa beauté de ses images nocturnes et de sa faune insomniaque oubliant sa détresse dans quelques verres de whisky (un cinéma proche de celui de John Cassavettes, qui revendiqua de son vivant une filiation artistique avec Sean Penn, bien plus qu’avec son propre fils, le réalisateur Nick Cassavettes), The Pledge doit la sienne à l’éclat aveuglant de la blancheur des paysages et à une mise en scène savamment épurée. Un univers coupé de la civilisation et sur lequel le temps ne peut que glisser et le drame se jouer sous les yeux des spectateurs et d’une galerie de personnages poignants (Benicio Del Toro et Mickey Rourke sont inoubliables).

Entre polar intimiste et tragédie familiale, The Pledge, profondément américain mais en marge d’un système imposant morale à deux dollars et happy end hollywoodien, propose une issue sans concession au parcours de cet homme abimé par la vie, magistralement interprété par un Nicholson sobre et vieillissant. Avec The Pledge, Penn élargit les fissures de l’Amérique, et écrit les premières lignes de son film suivant.

Into the Wild : no country for young men

Après la sortie de The Pledge, Sean Penn revient à ses premières amours et met ses talents d’acteur entre les mains de metteurs en scène aussi prestigieux que Thomas Vinterberg (It’s All About Love, 2003), Clint Eastwood (Mystic River, 2003, pour lequel il remporte l’oscar du meilleur acteur), Alejandro Gonzalez Iñarritu (21 grammes, 2003), Sidney Pollack (L’interprète, 2005), ou au service de films dans lesquels ses convictions politiques trouvent un écho : L’Assassinat de Richard Nixon (Niels Mueller, 2004), ou encore All the King’s Men, de Steven Zaillian. Entre deux tournages, Penn se penche sur le scénario de son quatrième film. Après All the King’s Men, il met à nouveau sa carrière entre parenthèses pour se consacrer exclusivement à l’écriture de l’adaptation de Voyage au Bout de la Solitude, roman écrit par Jon Krakauer en 1996, et relatant l’histoire du jeune Christopher McCandless, brillant étudiant promis à un très grand avenir. Mais les principes de la société moderne ne lui inspirent qu’une profonde indifférence. Brûlant papiers et billets de banque, Christopher envoie le reste de ses économies à une oeuvre caritative et part en voiture vers le sud des Etats-Unis sans prendre la peine de prévenir ses parents. Au bout du chemin, un bus abandonné dans les montagnes enneigées de l’Alaska, cinq mois de solitude, de communion avec la nature, de paix spirituelle tant recherchée. Après deux ans, Christopher décide de rentrer chez lui mais se voit contraint d’attendre que l’eau du fleuve descende et le laisse franchir à nouveau la frontière entre Nature et civilisation. Ses vivres s’épuisent. Amaigri, affaibli, Christopher finit par s’empoisonner mortellement en ingérant des baies vénéneuses.

Emile Hirsch dans Into the Wild

Entre les mains de Sean Penn, le film devient un classique dès sa sortie. Et si l’histoire de Christopher McCandless est réelle (le jeune homme est décédé en 1992. Son corps – et son journal intime – furent retrouvé par des chasseurs), le film lorgne aussi du côté des romans de Jack London ou de Jack Kerouac. Cinématographiquement, Sean Penn met en pratique les leçons tirées de son expérience sur le tournage de La Ligne Rouge de Terrence Malick (1998), cinéaste naturaliste par excellence (dans le sens le plus pictural du terme). A l’instar de The Pledge, Into the Wild s’apparente à une ode aux paysages abandonnés d’une Amérique peu explorée par l’homme moderne, des paysages grandioses qui semblent s’étendre à l’infini mais qui paradoxalement finiront par enfermer le jeune protagoniste. Immensité extérieure et solitude intérieure forment un fossé trop profond pour Christopher, idéaliste naïf qui pensait trouver la sérénité loin de la civilisation… et qui fut à deux doigts d’y parvenir.

A l’aide du montage parallèle, Sean Penn se permet quelques flashbacks dans lesquels on découvre les personnages que Christopher a rencontrés au cours de ses pérégrinations avant son arrivée en Alaska : une communauté de hippies, des kayakistes slaves, un fermier qui va l’employer pendant quelques mois, et surtout un vieil homme généreux et aussi solitaire que Christopher. Le parcours initiatique de ce dernier a séduit bon nombre de spectateurs, qui ont enfin permis à Sean Penn de rencontrer le succès derrière la caméra. Bouffée d’oxygène portée par une musique sublime (la bande originale est signée Eddie Vedder, ceci expliquant cela) et une interprétation parfaite (la prestation d’Emile Hirsch dans la peau de Christopher McCandless est saisissante, et les seconds rôles, de Vince Vaughn à William Hurt en passant par le vétéran Hal Holbrook, criants de vérité), le road movie lyrique de Sean Penn le fait définitivement entrer dans la cour des (très) grands.

Le cinéma de Sean Penn : culpabilité et rédemption au coeur de l’Amérique des paumés

Si la carrière de Sean Penn a été marquée, pour le grand public, par un grand nombre de prestations mémorables, ne pas s’attarder sur sa carrière de réalisateur reviendrait à passer à côté de quatre films essentiels. Quatre et demi. Car comment oublier la participation de Sean Penn à l’anthologie de courts métrages consacrés à la tragédie du 11 septembre 2001 ? Américain amoureux de l’Amérique mais pas de ceux qui la gouvernent, le cinéaste faisait preuve, dans son segment de 11’09″01, d’une belle lucidité, à travers l’histoire d’un veuf qui parvient peu à peu à accepter la mort de sa femme suite à l’effondrement des tours jumelles. Pour présenter sa vision des choses, Penn déclarait alors : “Il m’a semblé que, de manière écrasante, le grand public et les médias s’étaient accaparés les évènements de cette journée, dans toute leur dimension tragique. Mais quelque part au fond de nous, je crois qu’il n’y a pas seulement la place pour l’acceptation de ces morts et l’impact de ces effroyables évènements, mais aussi pour la mère qui a perdu son fils en ce jour, renversé par un chauffeur ivre ou mort d’une overdose, qui a perdu sa fille dans un meurtre, un père dans la maladie…La perte d’un être survient chaque jour et la souffrance s’ensuit. La question a toujours été: comment être en paix avec le jour présent et croire que le lendemain sera meilleur ?” Un questionnement qui résume parfaitement le cinéma de ce réalisateur enfin reconnu par la profession (Hollywood accepte difficilement de faire honneur à ceux qui refusent de rentrer dans le rang), et qui vient de se voir confier la tâche délicate de présider le 61ème festival de Cannes. Gageons que ses affinités avec le cinéma indépendant et les cinéastes engagés influeront sur le choix du film qui remportera la palme d’or.

Un cinéaste typiquement américain en marge d’un système hollywoodien qu’il rejette

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1 commentaire

    Olivier  | 05/03/09 à 20 h 10 min

  • Très bonne analyse. Rien à dire, à ajouter sur cet artiste, à la fois acteur et réalisateur, vraiment et indéniablement admirable.

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