Syngué Sabour, Pierre de Patience

11/02/13 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : , ,

Syngue_Sabour_

 

“C’est toi qui es blessé et c’est moi qui souffre”. Quelque part à Kaboul, dans une maison aux murs effrités par la guerre, une jeune femme veille son mari dans le coma. Une balle logée dans sa nuque l’empêche de bouger, de parler… Mais il est en vie et, pour une fois, il va devoir écouter ce que son épouse a à lui dire : ses rares moments de joie, ses nombreux moments de peine, ses frustrations, ses désirs sexuels, inassouvis après 10 ans de mariage avec un homme qu’elle n’a pas choisi. Il est son interlocuteur muselé par la violence. Sa pierre de patience.

Magnifique paradoxe que celui de Syngué Sabour, où la guerre qui fait rage à quelques mètres de sa fenêtre permet à une jeune femme de prendre enfin la parole. Et à travers ses mots, on entend (ou on espère entendre) la détermination et les aspirations de nombreuses femmes soumises aux mariages forcés, au silence et à l’effacement (derrière le patriarcat ou sous une burqa).

“Je crois aux femmes pour reconstituer l’identité afghane”

Atiq Rahimi a bien du courage. A l’heure où on sort les armes pour de simples caricatures, contrarier l’ordre établi en faisant acte de féminisme par les mots valait bien un Goncourt. Mais le verbe ne suffisant pas, Rahimi a souhaité y joindre l’image. Quatre ans après la sortie de son roman, il en livre lui-même une version filmée, à la poésie tout aussi saisissante. Car la femme n’est jamais aussi belle que lorsqu’elle est regardée et filmée avec amour. Sous la plume d’Atiq Rahimi, la femme sans nom est sublime. Sous son objectif, la jeune actrice Golshifteh Farahani (vue dans Poulet aux Prunes, de Vincent Paronnaud et Marjane Satrapi) l’est tout autant. Tiraillée entre culpabilité et désir de liberté, la femme qu’elle incarne envoie son mari au diable, fuit l’enfer qu’il statufie, puis revient vers lui, Coran à la main, pour réclamer son pardon silencieux, avant de repartir à la conquête d’une féminité retrouvée entre les bras d’un jeune soldat.

Farahani converse avec un idéal, seule en scène dans un monologue vertigineux où son regard en dit parfois plus que les mots. A l’homme qui ne l’a jamais écoutée, elle raconte tout, jusqu’à l’inavouable, partagée entre la crainte de réveiller un monstre et l’espoir de le changer en mari aimant.
Si le film est magnifique, c’est aussi grâce à elle(s). “Je crois à la jeunesse et aux femmes pour reconstruire le pays, reconstituer l’identité afghane”, affirme Atiq Rahimi. Difficile de ne pas voir en Syngué Sabour, outre le grand film qu’il est, une allégorie de la libération féminine gage d’ouverture au monde et à la démocratie. En prenant la parole, la femme gagne enfin ses droits, et parmi eux, celui d’être désirée, et de disposer de son corps, de son existence et de son droit à être considérée comme un être capable de dialoguer avec autre chose qu’une pierre de patience tombée d’un mur d’inhumanité.

Syngué Sabour, Pierre de Patience, d’Atiq Rahimi. Sortie dans les salles le 20 février 2013.

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