The Theatre Bizarre : d’amour et de sang frais

11/05/12 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : , ,

A la fin du 19ème siècle, le public parisien en mal de sensations fortes se ruait au théâtre Grand Guignol, dans le 9ème arrondissement. Là, les spectateurs pouvaient découvrir des drames macabres et des saynètes comiques aux titres évocateurs (L’Homme qui a tué la Mort, Un Crime dans une Maison de Fous, Le Laboratoire des Hallucinations…) et aux contenus largement inspirés de faits divers. Surveillées de près par la censure (qui les frappa plus d’une fois), les pièces ne lésinaient pas sur les effets spectaculaires et sanguinolents.

Le cinéma a fini par tuer le Grand-Guignol. Il est aussi celui qui aujourd’hui, lui rend son plus bel hommage, via les sept productions horrifiques de l’omnibus Theatre Bizarre, où l’outrance et le grotesque sont esthétisés, érigés en forme d’art à part entière.

 

On sait grâce à cette anthologie portant la griffe des cinéastes les plus borderline et décomplexés du moment, que le terme “omnibus” ne désigne pas uniquement un mode de transport, mais aussi un film à sketches. The Theatre Bizarre en comporte une sacrée tripotée, avec comme liant un fil rouge sous forme d’invitation au spectacle lancée par le mythique Udo Kier – caution culte du film – en monsieur Loyal marionnettisé. Sur la scène d’un théâtre désaffecté accueillant une seule et unique spectatrice (soigneusement surjouée, comme il se doit), le grand Udo, entouré d’inquiétants automates, présente donc les différents segments du film, promettant des sensations à chaque fois plus forte, des frayeurs à chaque fois plus grandes.
Six courts-métrages, plus le fil rouge, élégamment mis en scène par Jeremy Kasten, qui frappent par l’obsession affichée pour les mécanismes du couple – on s’engueule, on se jette, on se réconcilie, on s’embrasse, on se tue, on se bouffe. Dans quatre des segments (Mother of Toads/I Love You/Wet Dreams/Sweets), les couples se déchirent littéralement, les histoires d’amour finissent mal, et le grand-guignol met le doigt là où le cœur palpite et ne demande qu’à être arraché.

La mère des crapauds (The Mother of Toads) ouvre le bal, plongeant dans les racines du genre : pour un peu, on se croirait chez Mario Bava – les européens en général, les italiens en particulier, ayant contribué à redorer le blason du grand guignol au cinéma dans les années 60-70. Tout y est : la sorcière, le Necronomicon (livre des morts), la potiche, la fuite dans la foret, la créature maléfique… On aurait peut-être un avis plus tranché, si le film avait abandonné sa colorimétrie baroque au profit d’un bon vieux noir et blanc des familles – la mère crapaude tenant plus de la créature du lac noir que de du batracien ensorcelé. Et pour éviter de se poser trop de questions – car les réponses porteraient probablement préjudice à Richard Stanley, dont on avait adoré The Dust Devil – on s’attarde sur la performance de Catriona Maccoll, égérie de Lucio Fulci, laquelle présente quelques beaux restes.

Changement radical de style avec I Love You, de Buddy Giovannizzo, auteur du réussi No Way Home avec Tim Roth, et dont on ignorait jusqu’alors les penchants pour l’horreur. D’horreur, il n’est d’ailleurs pas tellement question dans ce segment où un homme est prêt à tout pour garder près de lui la femme qu’il aime. La violence y est psychologique, frontale, brutale, et les acteurs y jouent à couteaux tirés. Même confrontation dans Wet Dreams, shooté par l’immense Tom Savini, avant tout connu comme spécialiste en effets spéciaux de maquillage (on lui doit les zombies de Zombie, entre autres). Mais ici, l’humour noir reprend ses droits – le grand guignol aussi. Drôle et original, Wet Dreams condense à lui seul tout le procédé embrassé par The Theatre Bizarre, en présentant les rêves gigognes de son protagoniste comme des mini-métrages dans le segment court, qui donne un sacré tournis (et une belle barre de rire) au spectateur.

 

Quelques courts plus loin, le couple, toujours au centre des préoccupations, se dessine avec moins de nuances : le final de Theatre Bizarre, Sweets, se veut démesuré, dégueulasse, orgiaque. C’est ce qu’offrent David Gregory (Plague Town) et ses deux personnages vivant d’amour et de sucre, dans un segment à la croisée de La Grande Bouffe et de l’épisode Mournin Mess des Contes de la Crypte (série également citée dans le segment de Tom Savini, qui lui emprunte même quelques notes de son célèbre générique). Les deux acteurs sont incroyables, mais l’univers acidulé fond comme un chamallow au soleil dans un final un peu trop outrancier.

Restent donc The Accident et Vision Stains, qui ne brassent pas les mêmes thèmes, et font office de parenthèses, tant par le traitement formel qui leur est réservé, que par l’univers qu’ils visitent. Ces deux segments là, les moins grand-guignolesques du lot, sont aussi les meilleurs – drôle d’ironie, quand on y pense. Aux effusions gores et érotiques des autres contributeurs, Douglas Buck et Karim Hussain opposent un onirisme déconcertant, et un soin presque trop auteurisant. The Accident voit une fillette confrontée à la mort pour la première fois lors d’un accident de la route. Un passage d’une poésie bouleversante, instant d’apaisement dans la folie ambiante; une pépite un peu hors sujet, mais qui permet une respiration bienvenue. Vision Stains, lui, fait très mal. Une tueuse en série assassine des sans-abri dont elle transperce l’œil pour en aspirer le liquide et l’injecter dans son propre globe oculaire, découvrant ainsi les souvenirs de ses victimes. La fable est aussi belle que monstrueuse, les actes “chirurgicaux” improvisés étant montrés à l’écran, en gros plan. L’œil mutilé par la seringue n’est pas sans rappeler le film culte de Bigas Luna, Angoisse, dont le protagoniste se livrait aux mêmes exactions (mais avec un scalpel). Le parallèle n’est d’ailleurs pas incongru, Angoisse présentant le même dispositif que Theatre Bizarre (le film dans le film, avec les personnages des deux spectatrices dans une salle de cinéma). L’acte final et métaphorique de la tueuse dans Vision Stains questionne le public sur sa capacité à résister à l’insoutenable, à la tentation de détourner le regard sur une horreur à la fois visuelle et sociétale.

 

Si Vision Stains n’est pas à proprement parler grand-guignolesque, il occupe donc une place précieuse dans cette œuvre collective ultra référencée (comme l’était l’anthologie télévisée des Masters of Horror, à laquelle on pense plus d’une fois), mais dont chaque segment transpire l’amour pour le genre. L’horreur rétro, l’épouvante vintage : voilà ce que propose Theatre Bizarre, près d’un demi-siècle après la fermeture du théâtre parisien auquel il rend hommage avec une belle sincérité. Non exempt de maladresses, mais sacrément rafraîchissant.

THE THEATRE BIZARRE de Douglas Buck, Buddy Giovinazzo, David Gregory, Karim Hussain, Jeremy Kasten, Tom Savini et Richard Stanley

* En salle à partir du 9 mai au Publicis Cinémas à Paris, Lyon ou Poitiers.
* En DVD/Blu-ray A partir du mois de septembre chez WildSide.
* Lire aussi : The Theatre Bizarre : entretien avec Fabrice Lambot de Metaluna

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