The Woman : chienne de garde

03/04/12 par  |  publié dans : Cinéma, DVDs | Tags : ,

On a raté le coche. Le 8 mars, journée de la femme, on n’avait pas encore visionné The Woman, pourtant sorti une semaine auparavant en DVD. Histoire de rattraper le coup, rendons justice à cette pépite sulfureuse tant décriée au fil des festivals où elle a été présentée (les scandales lors des projections ont collé une sévère réputation au film), injustement taxée de misogynie là où il faut bel et bien voir une œuvre terriblement… féministe. Car à force de filmer à contrepied et de narrer à contresens, Lucky McKee n’a pas permis à son film de se tailler la part de la lionne, préférant le laisser entre les mains d’un public mal averti. Mauvais choix. Avant d’être l’histoire d’une femme séquestrée, The Woman est surtout celle de la Femme libérée. Il serait temps, maintenant que l’orage est passé, que tout le monde le comprenne. Attention : réhabilitation.

Lucky McKee : un homme en colère

On a découvert Lucky McKee en 2002. Derrière le personnage à la fois touchant et inquiétant de May, se cachait un réalisateur là où on a cru, sur le coup, avoir affaire à une réalisatrice. Le portrait de cette jeune femme marginale, à la recherche d’un ami – et qui finira par en “fabriquer” un à partir des petites perfections physiques qu’elle décelait parmi les membres de son entourage – était paré d’une sensibilité que d’aucuns qualifieront de féminine. On ne s’était donc pas davantage penché sur la biographie de McKee, jusqu’à Sick Girl, son segment de l’anthologie des Masters of Horror, et son long-métrage suivant, The Woods. Au fil des articles alors rédigés ça et là, on a fini par comprendre que Lucky n’était pas un prénom féminin. En dépit des scories qui empêchent The Woods – erstaz de Suspiria saboté par ses producteurs – d’être une réussite, est à nouveau esquissé tout ce qui, aux yeux de McKee, fait la grandeur de la figure féminine : le refus du renoncement, entre autres. C’est notamment ce qui caractérise le personnage de The Woman, femelle originelle kidnappée et séquestrée par une famille américaine lambda. Le père veut la civiliser. La mère prend acte. La fille ainée, fragilisée par un lourd secret, n’a pas son mot à dire. Le fils, imperturbable masque d’une adolescence pas très nette, jubile. La petite dernière ne sait pas encore ce qui l’attend…

Le masculin ne l’emporte pas toujours

The Woman (ne pas perdre de vue que le W majuscule n’est pas seulement la résultante d’une règle typographique) est un film délibérément violent. On y voit un cœur palpitant dévoré à pleines dents, des mutilations, des humiliations, des viols, un vernis qui se craquèle, révélant des personnages – in extenso, une société toute entière – abominables, qui se livrent à des atrocités sur une femme considérée comme incapable de s’intégrer. Mais s’intégrer à quoi ? A cette civilisation livrée à la barbarie du patriarcat et de l’individualisme ? Volontairement, McKee peint la violence à la truelle, et en guise de dénonciation d’un modèle social qu’il rejette avec dégoût, ôte à la femme tous ses droits : son droit à la liberté, son droit à l’émancipation, son droit à se défendre, et même son droit à materner. Filmée frontalement, brutalement, la femme, désarmée mais déterminée, cherche à rallier à sa cause les femelles du clan ennemi – la mère et ses deux filles – comprenant très vite que le père autant que son fils, sont bien plus sauvages et arriérés qu’elle. Elle subira les pires atrocités, avant que la solidarité féminine ne reprenne le dessus, dans un déchainement de violence hallucinant.

Que reproche t-on au juste à The Woman ? Sur la forme, les réfractaires sont légitimes. Car le film, loin d’atteindre la beauté visuelle de May malgré quelques fulgurances (les surimpressions du début, la scène où la fille prend la place de la mère dans un recoin sombre de l’image…), n’est pas exempt de défauts. Les choix musicaux d’abord, hors de propos et faussement audacieux. Le casting, ensuite, où les actrices, magnifiques (tiens donc…) laissent loin dans l’ombre un Sean Bridgers tellement fadasse qu’il parvient à ruiner la plupart des scènes dans lesquelles il apparaît. La pirouette narrative intervenant à quelques minutes de la fin laisse circonspect, tout comme le choix apparemment délibéré de donner à la photographie un rendu téléfilm assez gênant. Mais à moins d’être un homme, et de ne pas supporter l’image renvoyée par ce miroir à peine déformant, on ne reprochera pas à McKee de ne pas vouloir se plier aux règles d’un genre ultra-codifié. Les caractères très marqués et la vision radicale d’une domination masculine aussi arbitraire qu’ancestrale, donnent à The Woman toute sa valeur. Associé à l’auteur Jack Ketchum (un autre homme en colère contre l’ordre établi), Lucky McKee se livre ici à une démonstration de féminisme exacerbé, furieux, graphique, choquant. Un concentré de haine à ne pas mettre entre de mauvaises mains, et à ranger aux côtés de cet autre grand incompris qu’est l’Antichrist de Lars Von Trier. Un parallèle qu’il sera facile d’établir à la vision de la courte séquence post-générique, où sont magnifiquement mis en image l’abandon de la Femme à la nature et sa liberté retrouvée.

The Woman, de Lucky McKee, avec Polyanna MacIntosh, Sean Bridgers, Angela Bettis. En DVD depuis le 1er mars chez Emylia, avec en bonus, un documentaire sur le film et les scènes dévorées au montage.

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2 commentaires

    Capucine  | 03/04/12 à 14 h 41 min

  • Sabrina> je savais qu on aurait du aller voir ce film à gerardmer

  • envrak  | 03/04/12 à 14 h 48 min

  • Sur Gérardmer, on a fait systématiquement les mauvais choix… On va etre obligées d’y retourner

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