The Wrestler, jamais trop tard?

17/03/09 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : ,

The Wrestler c’est l’histoire du bélier, un catcheur qui tousse. Au début on ne distingue pas sa figure. Tant mieux : elle a trop fait la une des magazines. Voir Mickey Rourke de dos, c’est se rappeler qu’on assiste à la projection d’un (grand) film et pas au (grand) retour de l’acteur déchu. Encore un bon point car le comédien n’est plus qu’une légende, celle d’une autre époque. L’actuelle appartient au réalisateur Darren Aronofsky, elle est tatouée du montage fiévreux de son Requiem for a dream.

Le premier plan chignon s’apprécie de suite, comme une promesse de deux points forts. D’abord la sobriété annoncée, celle d’un réalisateur qui ne sert pas la même recette, prend son sujet au sérieux. Avec une directrice photo habituée des documentaires, Darren Aronofsky sait ce qu’il fait, où il va et emmène. Ensuite le recul imposé : il empêche la confusion entre héros et interprète. Là, il s’agit de cet homme-ci, complètement incarné, de ce raté, The Ram, qui dort dans sa voiture parce qu’il est à sec, parce que les représentations de seconde zone ne payent pas assez.
Et à ce moment précis, quand succède le plan de face, on comprend le talent de The Wrestler; non démordu jusqu’au générique de fin, une longue heure quarante plus tard. Ce visage est boursoufflé, affaissé : déstabilisant. Plus encore que les plans séquences de dos (qui finissent par lasser à cause de leur usage à répétition). Il fait trop sombre pour bien saisir les yeux mais la fatigue les illumine, l’épuisement les humidifie, la nostalgie invoque les paupières qui sont lourdes : la vie est dure -soupir-.

Voilà donc l’objet de l’histoire, le combat d’un homme contre une vie harassante, sa survie maladroite, ses tâtonnements malheureux, ses erreurs de looser. Il y a l’Amérique précaire qui abime les gens, au propre comme au figuré ; il y a le catch qui en anime d’autres, donne vie et reprend, à tous les degrés. Randy/Robin/Ram a une crise cardiaque, il réalise qu’il est seul, il a tout donné, tout perdu ou presque (on ne sait jamais).

Alors il essaye de recréer des liens, de réparer ce qui pourrait l’être, d’oser s’impliquer avec les autres comme il s’implique sur le ring. Il apprend que les cicatrices de la vie ne sont pas les mêmes que celles du catch. Tandis qu’on réalise que celles du catch sont plus profondes qu’elles n’y paraissent. Au milieu du spectacle et de la sueur, il y a des hommes dit The Wrestler. Ce ne sont pas des collants flashy mais des heures de gonflette, des corps qui se travaillent -pas toujours dans la légalité-, des espoirs, des jeunes talents et bien sur des vieux débris amochés. Tomber du ring, prendre un coup, la chorégraphie demande des efforts, de la souffrance, ce n’est pas qu’un spectacle populaire.

 

 

Les Etats-Unis et leur culture de masse servent de point d’interrogation à la question des classes sociales. Loin du rêve américain, certains luttent pour obtenir un travail à plein temps ou élever un gamin. C’est le cas de Cassidy, strip-teaseuse et mère célibataire. Elle a quitté la vingtaine, la trentaine ; elle ne fait plus fantasmer les ados qui ne veulent pas penser à Œdipe. Le personnage de Marisa Tomei, d’une justesse splendide, a ses principes, ses difficultés et pas une folle envie d’accumuler avec plus paumé qu’elle. Ou plutôt pas les moyens : elle ne sait pas, hésite. Tout comme lui, Ram, qui est partagé entre sa vie de catcheur et celle d’il ne sait pas trop quoi encore, plein(s) de doutes qu’il est ; qu’ils sont tous les deux.

Métier, classe sociale, âge, The Wrestler pourrait être un formulaire. De déclaration à tranche de vie, il dresse le bilan de ces dernières décennies, celles qui ont remplacés les années 80. Pour Randy et Cassidy, finit l’époque où on n’avait pas honte de s’amuser, avant que Kurt Cobain ne vienne tout gâcher – et à la bande-son de se venger! Ce sera tout pour la paperasse administrative, si ennuyeuse quand le film offre tant d’émotion : beaucoup de sourires et quelques larmes dans des scènes touchantes qu’on prétendra inoubliables en sortant de la séance. Elles sont nombreuses : bouleversantes, amusantes, simplement efficaces.
Et puis il y a celle qui comme le catch semble chorégraphiée, non pas avec une lame de rasoir dissimulée sous une bande de tissu mais avec toute la rancœur d’une femme blessée qui éclate en sanglot. Le maladroit duo de Randy et de sa fille Stéphanie (Evan Rachel Wood) explose d’une beauté déchirante. Les acteurs jouent du cinéma. Darren Aronofsky réalise un long métrage poignant. The Wrestler c’est l’histoire réussie d’une défaite.

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