Une envrakée à Cannes : épisode 1

19/05/12 par  |  publié dans : Cinéma | Tags : , , , ,

Jour 1 : Vendredi 18 mai, 9h30.

Je me rends compte que je suis seule, et qu’à deux, ç’aurait été mieux. Mais dans une heure, je serais entourée, lorsque prendra fin la projection de Reality, de Matteo Garrone, à laquelle je n’ai pas pu assister. Pour cause : je devais d’abord retirer mon accréditation, de couleur jaune. Ainsi que la sacoche officielle du festival, contenant le catalogue, entre autres. La sacoche cette année est plutôt laide. Elle me rapelle chaussures vernies que ma mère souhaitait que je porte en primaire, et que j’ai toujours eues en horreur. Elle ne rentre pas dans mon sac à main, mais peut le contenir. La loi du plus grand a frappé : ce premier jour, je l’arborerai.

Aujourd’hui, mes objectifs sont Laurence Anyways de Xavier Dolan, prévu à 13.15 (Un Certain Regard), et Dupã Dealuri de Cristian Mungiu, à 19h (en compétition). Le premier traite de la transition d’un homme en femme, et plus particulièrement des dommages collatéraux d’une telle décision sur son histoire d’amour. Le second racontera l’histoire d’une femme qui cherche à récupérer celle qu’elle aime dans un couvent orthodoxe. J’ai aimé les précédents long-métrages des deux réalisateurs, qui officient dans des registres différents. J’ai hâte, malgré leurs durées respectives de 2h40 et 2h30 qui risquent de plomber ma journée. J’aimerais qu’Envrak puisse s’entretenir avec l’un et l’autre, nous demanderons une interview après avoir vu les films, pour le plaisir de se les voir refuser.

Jour 1 : Vendredi 18 mai, 21h50.

Douze heure après ma première visite à la salle de presse, m’y voilà de nouveau. Il m’a fallu attendre un ordinateur de libre un bon quart d’heure. La salle est pleine, les 32 claviers français occupés. Pour la plupart, nous sortons de la projection de Dupã Dealuri. Certaines personnes ont hué au générique, et je ne sais toujours pas si c’était pour les derniers plans ou l’ensemble du long-métrage. Pour ma part, que ce soit le film ou sa fin, j’ai applaudi. Mais avant : ma journée.

A 10h30, j’ai rejoint deux amis pour un café en terrasse. Information sans importance si ce n’est que la pluie s’est mise à tomber, en trombe, et qu’un instant j’ai détesté Holden et Sabrina, ou du moins leur conseil “tu vas voir, à Cannes, il fait chaud, oublie le manteau“. Et puis à midi, direction la file d’attente du film Laurence Anyways, de Xavier Dolan. Une femme traverse la queue, elle porte des chaussures noires vernies, je souris.
Deux heures et demi plus tard, je sors. Il faut répondre tout de suite à mes acolytes, ai-je ou non aimé ? Je suis partagée. Certains passages m’ont émue aux larmes, d’autres n’ont fait que passer. A mesure que nous débriefons, je réalise que discuter – et débattre – me permet de me faire une idée. Autant c’est quelque chose que je déteste au sortir des projos à Paris, autant, ici, ces conversations me permettent de structurer ma pensée. J’ai beaucoup à dire sur le film, je bous de trouver les mots, mais – malgré l’urgence festivalière – il me faudra une nuit de sommeil – et de réflexion – pour vraiment le critiquer.

Une impression, cependant : Laurence Anyways m’a semblé long, moins par sa durée que par sa capacité à se finir une bonne dizaine de fois. C’était également le cas de J’ai Tué ma mère, et des Amours Imaginaires, dans une moindre mesure. Le dernier film de Xavier Dolan, contient donc – en son sein – beaucoup de derniers plans, de ceux qui clôturent parfaitement le récit pour le laisser se poursuivre dans l’imaginaire de chacun. Si le jeune réalisateur ne joue pas dans cette histoire là, elle ne lui appartient pas moins, et il tenait, semble-t-il, à ne rien laisser en suspens, à ne pas céder le cut final, là où on l’attend. Aussi, la dernière séquence ne suggère pas qu’on devine la suite, elle sonne comme un carton de cinéma hollywoodien, comme trois lettres sur un fond noir, comme FIN. Que faire des dix autres ? De la baisse de rythme qui les succède ? De ce rythme en dent de scie qui n’épargne aucun détail, ni la mise en scène, ni les dialogues, ni même le jeu des acteurs. On les appellera de bonnes idées, et on supposera que les moments de répit servent à les magnifier.

On ne saurait trancher si l’heure de trop est la première, la dernière, ou les quarante minutes du milieu. Laurence Anyways est un film de fulgurances, à tous niveaux. Si bien qu’il s’avère soudain possible de le mettre en parallèle avec Dupã Dealuri (Au-delà des Collines en français), de Cristian Mungiu, qui, lui, maintient une cohérence de rythme irréprochable. Il y a douze heure, je me serais insurgée à l’idée d’un rapprochement entre les deux, bien que je doive à présent avouer qu’ils abordent tous deux l’une des lettres de l’acronyme LGBT. Avec, chacun, une certaine subtilité, et chacun, une certaine attention à ne pas la nommer. Il est presque fascinant de constater la façon dont les deux cinéastes gèrent différemment la même durée. Intéressant de voir que l’un et l’autre ont su poser des questions, qui -même si c’est un peu facile à dire le jour même- semblent faites pour s’ancrer. Intriguant de constater que ses interrogations résident, dans les deux cas, là où on ne les attendaient peut-être pas. A savoir, hors acronyme, dans quelque chose de plus profondément humain, et dans une intemporalité, ici et là, assumée.
La salle de presse ferme, me laissant sans conclusion, avec tout juste le temps d’ajouter que le lyrisme de l’un se confronte tant à l’austérité de l’autre, que je crois avoir assisté aujourd’hui à une leçon de cinéma.

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