Une envrakée à Cannes : épisode 3

21/05/12 par  |  publié dans : Cinéma | Tags : , ,

Jour 3 : dimanche 20 mai, 13h30.

Sur le festival de Cannes, les journalistes sont accrédités – à ma connaissance – en quatre couleurs. Les roses pailletés et roses sont prioritaires. Viennent ensuite les bleus. Puis les jaunes et oranges. Je devrais être actuellement à la projection de Da-Reun Na-Ra-E-Suh (In Another Country) de Hong Sangsoo, mais je suis jaune, et les roses et les bleus ont suffi à remplir la salle Bazin, de 350 places. Sur le festival, les jaunes sont souvent verts (- deux jours que je veux la placer).

– 11h30, côté Quinzaine : Houda s’apprête à voir Enfance Clandestine de Benjamin Avila, à 11h30. Un premier long-métrage, argentin, dont elle dira ensuite qu’il est parfaitement maitrisé. Elle l’a trouvé engagé, poétique et humain, violemment humain et nécessaire. Elle ajoute : “A la rencontre avec le réalisateur, une spectatrice n’a pas pu retenir ses larmes. Benjamin Avila lui-même l’a rassurée”.

Le film coréen sera mon premier de la journée, quand je l’aurai rattrapé à 15h. Like Someone in love d’Abbas Kiarostami, à 19h30, le second. J’ai manqué l’Amour de Michael Haneke, à la séance de 8h30. Mon réveil n’a pu m’extirper de ma quatrième heure de sommeil. Il a fallu que je la termine, avant de me lever, le tenter, et le manquer. A un quart d’heure près, j’aurais pu donner une seconde chance au réalisateur allemand, dont Le Ruban Blanc, la palme d’or en 2009 m’avait dépucelée. Je le confesse : je suis rentrée trop tard de soirée. Je sortais alors tout juste de Jagten (la Chasse) de Thomas Vinterberg, que je disais être une palme potentielle, tout heureuse que j’étais d’avoir vu un film efficace en tous points.

Jour 3 : dimanche 20 mai, 18h.

Aujourd’hui, j’attends. A 14h, j’étais à mon poste, dans la queue de Da-reun Na-re-e-suh. A 15h, on nous a annoncé que la séance était complète, même les bleus n’ont pu entrer. J’aurai donc patienté deux fois deux heures pour le film d’Hong Sangsoo, qui, lui, dure 1h23. Heureusement, on est encore loin du ratio Disneyland (45mn d’attente pour 5min d’attraction). Il pleut des cordes et je fais un aller-retour à l’appart pour mettre un deuxième gilet, prendre un parapluie, regarder jupe et tongs se tasser dans la valise, et pousser un soupir. Je reviens en salle de presse à 17h. Il n’y a pas d’ordinateurs disponibles, mais une file d’attente sur laquelle je m’inscris. Quinze personnes figurent avant moi, mon tour ne vient pas.

[Ecrit de mon smartphone avant de rejoindre la foule dehors].

Jour 4 : dimanche 20 mai, 22h.

Il me reste une heure pour – ENFIN ! – vous parler de Jagten, de Thomas Vinterberg. Et ce sera tout, car je n’ai vu aucun film aujourd’hui : la séance de Like Someone in love était complète. Je n’ai fait qu’attendre 1h30 sous le vent, le froid, la pluie. J’ai dégotté un ordinateur portable, sans wifi, sans chargeur, mais avec un peu de batterie et suis rentrée au chaud, pour manger, écrire, dormir.

Dans Jagten, Lucas, seul depuis son divorce, travaille dans un jardin d’enfants : il est doué avec les petits, apprécié des parents. Le jour où il est accusé de pédophilie, ses collègues, ses amis, son entourage et la ville entière se retournent contre lui. Le sujet est fort, le pathos présent et attendu. Thomas Vinterberg, réalisateur de Festen, et de Cher Wendy, a les épaules pour le mener à bien, le faire venir à bon escient, et à bonne dose. Ses acteurs, Mads Mikkelsen et la petite Annika Wedderkopp – pour ne citer que les plus remarquables – celles pour le servir. Son équipe technique, celles pour le magnifier.

Car La Chasse est un beau film, autant par les sentiments qu’il transmet, que par son esthétique : l’automne au Danemark, rien que ça. Beau et fort par ses plans sensés, ses scènes tantôt délicates, tantôt insoutenables. Des scènes qu’on brûle de raconter en sortant de la séance tant elles marquent, questionnent, émeuvent. Comme celle – à vrai dire, la seule qu’on peut raconter sans spoiler, tant chaque scène contient de propos – où le frère d’une petite fille supposément abusée la regarde jouer avec des figurines, frappé par son innocence, et ne peut retenir ses larmes. Mais l’innocent de Jagten, c’est avant tout son personnage principal : Lucas. Si on peut le soupçonner au début, ce n’est que pour mieux s’identifier, imaginer ce qui passe par la tête de ceux qui le croient coupables, culpabiliser après. Et, pendant toute la durée du film : être sur le qui-vive, avoir peur pour lui, le sentir piégé, le savoir traversé par l’incompréhension, l’injustice, la colère, la révolte, la tristesse, la déception. Bref, toute une palette d’émotion. Ne pas le lâcher et voir le monde se refermer sur lui.

Ce qui frappe dans le film de Thomas Vinterberg, c’est la façon qu’il a de tout faire passer dans l’image, par ce qui change avec la situation, la suspicion. Les réactions des autres personnages – l’enfant qui lance la rumeur, la mère de cet enfant, la nouvelle copine de Lucas, la directrice du jardin d’enfant – interviennent comme des respirations, par scènes, encore, une à la fois. Seul le point de vue du fils de l’accusé s’étend sur plusieurs scènes – aux deux tiers du film, lorsqu’il tente d’innocenter l’innocent avec bien plus de verve que ce dernier. Ce qui frappe dans Jagten, et ce pour quoi je m’emballe tout en peinant à m’exprimer, c’est la façon dont Thomas Vinterberg met son talent de cinéaste au service de tous et non à celui de l’élitiste. Un film dur, parfois lent, mais sans ennui contemplatif. Un film, en somme, qui se perçoit – et pourrait réconcilier le festival de Cannes avec le grand public.

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