Une envrakée à Cannes : épisode 6

24/05/12 par  |  publié dans : Cinéma | Tags : , ,

Hier, Houda a vu Fogo de Yulene Olaizola (photo ci-dessus) à la Quinzaine : “Sur une île canadienne agonisante, d’irréductibles insulaires bravent les intempéries d’une nature désertée. La jeune réalisatrice mexicaine de Fogo multiplie les plans séquences en silence, comme un souffle de renouveau qui apporte une autre respiration, et une autre résistance au programme de la Quinzaine, résolument engagé“. Ça a fait beaucoup de bien à notre envrakée.

Jour 6 : mercredi 23 mai, 23h.

Tous les matins, après m’être levée, je ne réalise que je suis debout qu’une fois sous la douche, je cherche mes cils sous mes paupières gonflées pour les maquiller, et je vérifie fébrilement la météo. Aujourd’hui : soleil, 24 degrés. Journée rattrapage et programme léger : Killing them Softly d’Andrew Dominik, que j’ai manqué mardi. In Another Country de Hong Sangsoo, que j’ai manqué dimanche.

Dans le premier, deux malfrats inexpérimentés braquent un tripot. L’avocat du comité mafieux auquel il appartenait engage Jackie Cogan (Brad Pitt) pour régler l’affaire. Le tout en pleine élection Bush vs Obama, sur fond de crise financière. C’est le petit plus de Killing Them Softly, que de pousser le spectateur à faire le parallèle entre le légal et l’illégal, dont aucun des deux n’est épargné par l’économie. Cogan, la mort en douce (titre fr) raconte une histoire de gangsters bavards. La crise, ce sont eux – via un très bon casting – qui l’abordent (directement ou non), avec les médias, partie intégrante du décor et du off appuyés : émissions de radios, journaux télé, affiches électorales. On devine que la pègre devient aussi frileuse qu’un syndicat de co-propriétaires, que les nettoyeurs les plus efficaces se mettent à bosser au rabais. Que le chômage et la dépression guette ce petit monde autant que le notre. Et Cogan de conclure sur l’Amérique individualiste : “ce n’est pas un pays, c’est un business”.

Je n’avais pas vu L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, le précédent Dominik, et je préfère les choses ainsi. Sur twitter, je lisais hier des “c’est mieux que”, “c’est moins bien que”, et c’est au moins un travers dans lequel je ne peux pas tomber. Il me reste le piège du “on pense à” : Pulp Fiction de Tarantino, No Country for old Men des frères Coen. A savoir : des nettoyeurs, de l’humour, un discours ; des plans soignés, du style et du son. Avec, peut-être, le trait de génie – ou le grand de folie – en moins.

Houda a consacré sa dernière journée  à un dessin animé : Ernest et Celestine de Stéphane Aubier, Vincent Patar, Benjamin Renner – qu’elle qualifie de 100% réussi : “Rien à envier au livre dont il est plutôt un alter ego. Sept ans de travail, et un scénario né sous la plume aiguisée de Pennac, le film n’omet ni poésie, ni humour, ni humanisme, ni coup de crayon. Un cocktail savoureux auquel on peut ajouter le travail de voix avec, dans le rôle d’Ernest, le timbre méconnaissable de Lambert Wilson”.

Jour 6 : mercredi 23 mai, après.

Ma troisième heure de queue pour le film de Hong Sangsoo, s’avère cette fois récompensée. Parce que j’ai passé un bon moment. Parce que j’ai compris Isabelle Huppert : une actrice que j’ai connue sur le tard sans jamais idolâtrer, parfois même déprécier. Jusqu’à Home, d’Ursula Meier. Puis Cannes, avec Amour de Michael Haneke et In Another Country, d’Hong Sangsoo.

Une adolescente écrit un scénario, qui se déroule sous nos yeux. Il contient trois courtes histoires d’une française en Corée : celle d’une réalisatrice et de son couple d’amis, celle d’une femme mariée qui retrouve son amant, celle d’une femme trompée qui a besoin de se changer les idées. La française est interprétée par Isabelle Huppert, les lieux sont les mêmes, les personnages aussi, les intrigues, quasiment. Ça se répond d’une histoire à l’autre, ça joue sur le comique de répétition, les possibilités amoureuses, ça jongle entre l’anglais et le coréen : c’est mignon. Dans le sens de joli : poétique, drôle et gentil. Hong Sangsoo utilise beaucoup de zooms et de dézooms, chose peu courante au cinéma, qui ne tarde pas à prendre du sens. Le cinéaste s’intéresse aux contextes, aux paysages, puis ressert son plan sur Isabelle Huppert aka Anne, et sur ses conversations. Quand elle est seule, il fait l’inverse, pour ne pas oublier ce coin de Corée – autre héroïne de l’histoire.

Quant à Isabelle, elle a cette capacité fantastique d’être elle-même, une actrice, un personnage, et les trois à la fois (un peu comme Emmanuelle Devos je crois). Dans In Another Country, c’est soudain flagrant : on croirait qu’elle joue son propre rôle dans le premier récit, se rattrape à la fin du deuxième en passant de cruche à névrosée, se lâche dans le troisième en faisant n’importe quoi. On se dit que ça ressemble à la vraie Isabelle Huppert, et à l’image qu’on se fait d’elle, et à Isabelle Huppert qui joue, mais que ça ne peut pas être elle, puisque c’est Anne. Quelque chose d’un peu difficile à expliquer. On savoure en tout cas son jeu, ses saynètes de française lost in translation, et la façon dont Hong Sangsoo dépeint ses personnages coréens et leur adulation pour l’étranger, l’étrangère : Isabelle Huppert. Grâce à lui, on l’adule aussi…

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1 commentaire

    Héloïse  | 29/05/12 à 12 h 58 min

  • J’aime bien la petite référence à Emmanuelle Devos <3

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