Une humanité dure de la feuille ?

01/04/10 par  |  publié dans : Cinéma, DVDs | Tags :

« La maison brûle et nous regardons ailleurs ». Ca vous dit quelque chose ? Le slogan d’une pub pour un gel douche ? Pas loin, puisque c’est la phrase d’ouverture d’un discours écrit par Nicolas Hulot pour Jacques Chirac à l’occasion du IIIe Sommet de la terre à Johannesburg en 2002. Aujourd’hui la maison doit être réduite en cendres, et celles-ci envolées dans le vent – chargé de pollution.

« C’est la cata, c’est la cata… »

Les principaux désastres écologiques survenus depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sont Ces catastrophes qui changèrent le monde de Virginie Linhart (la fille de Robert, l’auteur du prodigieux bouquin L’établi) et Alice Le Roy, disponible en DVD. La douceur de la voix d’Emma de Caunes, qui commente le montage, y tranche avec l’horreur des images qui nous sont présentées. Certaines bien connues, comme l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl, de l’usine de pesticides d’Union Carbide à Bhopal en Inde en 1984, la déforestation à grande échelle ou les marées noires à répétition depuis celle du Torrey Canion en 1967 au large des côtes libériennes. D’autres le sont beaucoup moins, tel l’épisode du smog londonien de 1952 – causé par l’utilisation d’un charbon de mauvaise qualité, celui-ci a provoqué plus de 12 000 morts-, les ravages sanitaires causés par le pesticide DDT aux Etats-Unis, ou encore la pollution au mercure de la baie japonaise de Minamata, et dont la consommation de poissons a provoqué de nombreux cas de saturnisme.

L’objectif du film n’est cependant pas de nous miner le moral pour de bon (sadisme inutile). Mais, au contraire, de nous montrer que ces différents événements ne résultent pas de la fatalité – « zut, j’ai fait péter le réacteur atomique, c’est la faute à pas de bol… » – mais bien de décisions politiques et économiques, elles-mêmes indissociables de la quête effrénée du profit. J’entends déjà certains se dire : « oh là là, on connaît le refrain » ou « c’est bien gentil cette rengaine anticapitaliste, mais on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs. C’est la loi du progrès »… Mais justement, c’est peut-être là le problème : des mots comme « progrès », « croissance », « emploi » sont devenus de tels talismans à notre époque, des arguments massues pour justifier de toutes les injustices et autres comportements absurdes, dont on n’ose même plus interroger le sens. Et de s’interroger sur ce qui nous rend vraiment heureux (vaste question à laquelle je ne prétendrai pas répondre aujourd’hui – ni demain d’ailleurs…). Sans parler de la croyance absurde contenue dans le mot même d’« environnement », qui voudrait que celui-ci soit séparé de l’humain – car quand le premier morfle, le second en ressort rarement indemne.

Recycler… les angoisses

Mais en-deçà – ou au-delà, à vous de voir – de ces grandes considérations philosophiques, le film met également en lumière le cynisme de certains (ir)responsables dans ces différentes situations. Une fois les dégâts avérés, loin de chercher à les résoudre tels des pompiers pyromanes schizophrènes, ceux-ci préfèrent le plus souvent leur opposer un flagrant déni qui ne fait qu’aggraver le bilan… Quelqu’un a dit « amiante » ? Contrairement à ce qu’invite à penser le mythe de la liberté individuelle, le problème n’est pas à chercher dans la morale individuelle mais surtout dans les « structures » qui orientent les actions de tout un chacun. Dit en termes simples : c’est une affaire essentiellement politique. Où il s’agit d’avoir le courage d’adopter des règles suffisamment contraignantes, et de se donner le moyen de les faire respecter. Inutile de dire qu’on est en loin – ce n’est pas le dernier sommet de Copenhague qui le contredira.

Les auteures du documentaire montrent ainsi bien le rôle joué par ces catastrophes dans l’émergence de mouvements de défense de l’environnement – et pas seulement dans les pays riches. Reste pour ces derniers à savoir se faire entendre. Pas facile au milieu du brouhaha actuel, où les entreprises de récupération des préoccupations écologiques – les anglophones appellent cela le « greenwashing »– sont légions. En témoigne le succès de l’oxymoresque « capitalisme vert » qui a remplacé le très flou « développement durable », sans doute encore trop subversif. D’ailleurs, ce recyclage idéologique est présent jusque dans le documentaire de Virginie Linhart et Alice Le Roy, puisque parmi les intervenants sollicités, tels les militants chevronnés comme Wangari Maathai Vandana Shiva ou André Cicolella, figurent aussi le fameux tandem d’« hélicologistes » Nicolas Hulot et Yann Arthus-Bertrand, qui, à défaut de la planète, ont réussi le sauvetage de leurs comptes en banque, ou encore certains responsables politiques dont on peut mettre la sincérité en question. Comme l’a notamment bien rappelé le journaliste Hervé Kempf (dans Comment les riches détruisent la planète ? (Seuil, 2007)), la question écologique et la question sociale (l’ampleur des inégalités quoi) sont inséparables. Et le tout est d’abord une affaire politique. Espérons que ce film finira d’en convaincre certains.

Ces catastrophes qui changèrent le monde, éd.Montparnasse, 20€

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1 commentaire

    bcolo  | 10/04/10 à 13 h 37 min

  • Bravo, Igor ! Très bon article, et vive la décroissance.

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