L’important, c’est d’aimer

17/02/10 par  |  publié dans : Cinéma | Tags : ,

L’histoire que raconte Andrzej Zulawski dans L’important, c’est d’aimer (1974) est une histoire simple. Celle d’une femme aimée par deux hommes. Désireux d’élever l’hystérie au rang d’expression artistique à part entière, le réalisateur polonais, de cette trame universelle, tire un long-métrage fou et passionnel, âpre et malsain, touchant au sublime. Au-delà de toute considération esthétique, il y a aussi – et surtout – les acteurs. Il y a Fabio Testi, acteur méconnu qui le restera. Il y a Dutronc, jeune premier qui devient une valeur sûre.

Et il y a Romy. En nuisette, un trench posé sur ses épaules nues. Derrière elle, un mur maculé de sang. C’est par une mise en abîme que commence le film. Celle d’un tournage, où Romy joue une actrice (Nadine Chevalier), et où le double du réalisateur est une femme. On la devine aussi exigeante que Zulawski, malgré la qualité moindre du film qu’elle dirige – un porno gore à petit budget.
Sur le plateau, les techniciens s’affairent autour de Romy/Nadine, pendant que la cinéaste tyrannique malmène sa comédienne, incapable de sortir sa seule et unique ligne de texte, un simple “je t’aime” à l’homme qui agonise à ses pieds. Elle aperçoit alors un photographe, en train d’immortaliser ce moment de détresse, et le supplie de ne pas le faire. Pas ici, pas maintenant. “Je suis une comédienne, vous savez, je sais faire des trucs bien. Ça ici, j’le fais pour bouffer, c’est tout, alors ne prenez pas de photos”.

La première scène de L’important c’est d’aimer fait aujourd’hui partie de la légende. Pas seulement parce que Romy Schneider y donne la pleine mesure de son talent, mais parce qu’elle apparaît derrière le masque de Nadine Chevalier. A ce moment précis du film, sous le maquillage grotesque dont Zulawski et son double fictif l’ont affublée, Romy prend le pas sur Nadine. Trois minutes après le début du film, le spectateur est déjà troublé. L’art de la mise en abîme porté à son paroxysme à l’aide de deux travellings et d’une actrice en état de grâce : L’important c’est d’aimer commence fort.

“Je t’aime” : ces trois mots que Nadine ne parvient pas à prononcer reviendront plus tard clôturer le film, au moment où pour elle, ils auront enfin un sens. La scène finale, belle et tragique, sera donc l’écho parfait de la première : un homme à l’agonie, une femme qui lui avoue son amour. Pour de vrai, cette fois. C’est oublier un peu vite que dans cette histoire, il n’est pas question de couple, mais d’un triangle amoureux. Autour de Nadine, il y a bien deux hommes : Servais (Testi), le photographe éconduit qui se damnera pour elle. Mais aussi Jacques (Dutronc), le mari, clown triste qui voit défiler sous ses yeux une existence sans issue. Le couple Schneider / Dutronc ne se contente pas de prendre vie à l’écran : il le crève. A l’image de cette scène clé du film, où les deux personnages se donnent rendez-vous dans un café. Le spectateur les connaît déjà assez pour savoir que leur amour, aussi sincère soit-il, est voué à l’échec. C’est donc le cœur serré qu’on les retrouve réunis pour la dernière fois, avant le drame terrible que Dutronc annonce presque explicitement au début de leur confrontation.


L’important c’est d’aimer – Romy Schneider (#3)

“Voilà, t’as tout compris…” lance Jacques. Elle a tout compris, Romy : ça ne veut rien dire, “je t’aime”. Elle le sait, car elle a déjà eu l’occasion de prononcer ces mots sur les plateaux sordides où elle s’est maintes fois perdue. C’est au terme de cette scène cruciale, de cette conversation avec Jacques, que Nadine comprend enfin que l’important n’est pas de dire “je t’aime”. L’important, c’est d’aimer.

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