Mater Lachrymarum

01/02/11 par  |  publié dans : Cinéma | Tags : , ,

Dans Inferno, Dario Argento offre un moment de grâce à la plus belle et la plus puissante des Trois Mères… Des trois quoi ?

Ô joie ! Trente ans après sa sortie en salles, Inferno de Dario Argento existe enfin en DVD zone 2 (il était sorti en 2007 en Italie, dans une discrétion absolue). C’est à se demander pourquoi ce délire visuel baroque et cauchemardesque n’avait jusqu’alors pas connu les mêmes honneurs que son prédécesseur Suspiria, chef d’œuvre du cinéma fantastique italien dont le succès appelait presque naturellement une suite. Mais refusant de réaliser un Suspiria 2, Argento livre un objet filmique faisant étalage de plans finement travaillés, une série de tableaux dont une fois de plus, le bleu et le rouge constituent l’essentiel de la palette chromatique. Bien plus que dans Suspiria, Argento donne chair et âme au lieu qu’il filme (sa fascination pour l’architecture est flagrante), s’autorisant des travellings majestueux dans des couloirs qui dissimulent ici des alchimistes en robe noire, là des animaux s’entre-dévorant. Son cinéma y gagne une (dé)mesure artistique flamboyante tandis que le scénario perd largement en crédibilité : en guise d’intrigue, une vague histoire d’immeuble hanté à New York, où vivent une comtesse hypocondriaque, un vieillard grabataire, une concierge au sourire figé et une jeune poétesse, Rose Elliot (Irene Miracle, vue dans Midnight express), prise de panique à la lecture d’un vieux grimoire révélant l’existence des redoutables trois mères : mater suspiriorum (anéantie à la fin de Suspiria), mater lachrymarum et mater tenebrarum – cette dernière ayant élu domicile dans l’immeuble. Rose, persuadée qu’elle court un grand danger après avoir – littéralement – plongé dans les entrailles des lieux, appelle son frère Mark à l’aide. Elle lui écrit une lettre dans laquelle elle lui décrit les événements troublants dont elle a été témoin, et le supplie de la rejoindre à New York. Dans la scène qui suit, le jeune homme (Leigh McCloskey, aussi charismatique qu’un rouleau de sopalin), étudiant en musicologie à Rome, s’apprête à lire le courrier envoyé par sa sœur. Dans l’amphithéâtre où résonnent les accords du Chœur des esclaves hébreux de Verdi, Mark ouvre l’enveloppe… et n’ira pas plus loin. A quelques mètres de lui, une jeune femme (Ania Pieroni) le fixe du regard, susurrant une incantation que personne ne peut entendre, mais dont on devine l’intention : empêcher Mark de lire cette lettre. Cette scène est l’une des rares où Argento ne convoque pas la photographie bicolore, signature visuelle du film. Elle est aussi l’une des seules où il s’autorise un mouvement aérien – le vent (ou la force occulte ?) qui s’engouffre dans l’amphithéâtre au moment où Mark est pris de vertige et où celle que l’on a aisément identifiée comme étant Mater Lachrymarum – la mère des larmes, (“La plus belle et la plus puissante des trois mères”, a t-on appris plus tôt dans le film), disparaît aussi étrangement qu’elle est apparue.

Ce passage du film est celui – peut-être bien le seul – que le réalisateur semble vouloir ancrer dans la réalité, un “possible”, pourtant distordu par un montage faisant peu à peu perdre au spectateur ses points de repère : l’instant suspendu où le protagoniste a, pour la dernière fois, un pied dans le monde des vivants. Dés lors, Mark pénètre le subconscient de Argento. Le réalisateur n’a jamais caché que Inferno était un film inspiré par ses pires cauchemars, n’hésitant pas à lui donner une identité visuelle tellement appuyée que le ridicule guette parfois (la scène des rats est relativement embarrassante). Mais Inferno, son monde peuplé de créatures menaçantes, d’assassins ténébreux et de sorcières psychédéliques, laisse dans la filmographie d’Argento une trace visuelle hors norme, marquée par des excès baroques touchant parfois au sublime, et par cette apparition, qui hante longtemps après la vision du film : Ania Pieroni statufie à jamais une mater Lachrymarum incarnée près de trente ans plus tard, dans le ridicule Mother of tears, par une bimbo siliconée ne rendant aucunement justice à ce personnage qu’on aurait aimé voir garder son aura mystérieuse, ses grands yeux verts et ses longs cheveux dorés.

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