Vinyan : apprivoiser la mort

01/04/09 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : , ,

Après Calvaire, Fabrice Du Welz confirme avec Vinyan que le cinéma de genre, délesté de ses poncifs, est capable d’imposer de grands films. Et de vrais auteurs.
Faussement pervers et réellement traumatisant, le premier long-métrage de Fabrice Du Welz, Calvaire (2005), cachait sous des dehors de film d’épouvante une grande histoire d’amour, cinglée, outrancière, désespérée et traversée de malsaines bizarreries. Dégénérés et zoophiles de tous poils (dont Jackie Berroyer, fort perturbant), y malmenaient Laurent Lucas, devenu ersatz d’épouse dans une micro-société vierge de toute présence féminine. On en retenait surtout un sens époustouflant de la mise en scène, qui, malgré des emprunts assumés à des cinéastes aussi divers que Tobe Hooper ou John Boorman, imposait immédiatement un style bien personnel.
Avec son second film, Vinyan (sorti début avril en DVD), Fabrice Du Welz confirme que le cinéma de genre n’est jamais aussi bien servi que par de vrais auteurs. A l’instar de Pascal Laugier (Martyrs), le cinéaste détourne les codes jusqu’à se les réapproprier pour livrer une œuvre poétique, sensorielle, mystique. Magnifique.

Au cœur des ténèbres

Jeanne et Paul ont perdu leur enfant, Joshua, dans le tsunami qui a ravagé une grande partie de la Thaïlande en 2004. Son corps n’a jamais été retrouvé, et c’est un prétexte suffisant aux deux parents pour rester vivre sur place. Jeanne, incapable de faire le deuil de leur fils, est persuadée que ce dernier est toujours en vie. Elle le sait. Elle a aperçu sa silhouette sur une vidéo amateur. Paul, lui, est sceptique, mais pour ne pas détruire l’espoir auquel s’accroche sa femme, il va la suivre au fond de la jungle tropicale. L’issue du voyage sera terrible.


Le prétexte qui sert de point de départ au film est un gage de réalisme. Le parti-pris ne fait d’ailleurs pas de doute : caméra embarquée dans les rues de Phuket – des scènes nocturnes à la moiteur sublime – où l’urgence est palpable. Jeanne (Emmanuelle Béart) court de bordels en troquets à la recherche de celui qui pourra la guider dans la jungle, l’aider à retrouver son fils. Son mari, Paul (Rufus Sewell) sait qu’il n’arrivera pas à la convaincre que tout ceci est inutile, que le moment est venu de faire le deuil. Alors, il la suit. Accompagné de monsieur Gao, leur guide local, le couple va s’engouffrer au fin fond d’une jungle aussi hostile que ceux qui la peuplent. Et c’est ici que le réalisme de la première partie laisse la place à un univers fantasmé. Au cœur de l’immensité, le voyage devient mental à mesure que le surnaturel prend le pas sur la réalité et que Jeanne ne parvient plus à supporter le poids du désespoir ; jusqu’au point de non retour. Du Welz plonge ses protagonistes au cœur des ténèbres, mais la comparaison avec le roman de Joseph Conrad – à l’origine du Apocalypse Now de Coppola – est un peu facile. On pense davantage au Aguirre de Werner Herzog, guidé vers la mort par une vaine conviction. Ici, Fabrice Du Welz prend le temps de donner aux images qu’il filme une beauté inquiétante, et c’est au terme d’un plan-séquence aérien hallucinant que les protagonistes plongent de “l’autre côté”. Là, des enfants – des fantômes? – attendent.

On a pu lire ici et là que le cinéma de Du Welz pâtissait des mêmes “défauts” que celui de Gaspar Noé (Seul contre tous, Irréversible). Mais chez l’un comme chez l’autre, l’effet visuel n’est pas gratuit. Dans Vinyan, il sert un récit aussi triste que troublant, constamment à la frontière entre le possible et l’inconcevable, entre le ressenti et le sensoriel. Vinyan, que son auteur a voulu “contaminé par le fantastique”, est une expérience, une réflexion sur la mort, le deuil, le couple. Il réussit sur tous les tableaux : on croit dur comme fer au désespoir de cette femme au bord du gouffre, et à condition d’accepter de s’abandonner aux images, on croit aussi au glissement vers le surnaturel, au cheminement allégorique qu’effectue Jeanne vers la “délivrance”. Et la lenteur du récit fait aussi sa beauté, de son hypnotisant générique jusqu’à son splendide dénouement. Un voyage beau et morbide effectué par Rufus Sewell et Emmanuelle Béart – tous les deux déchirants – en compagnie d’un spectateur qui littéralement, n’en reviendra pas.
En DVD depuis le 2 avril chez Wild Side, avec de nombreux bonus dont un excellent making-of, qui apporte quelques éclairages sur les intentions du cinéaste, ainsi qu’un entretien avec ce dernier.

Enfin, un blog passionnant a retenu notre attention : celui que Fabrice Du Welz lui-même a consacré à son film. Pour en savoir plus sur le parcours de Vinyan, de son élaboration jusqu’à sa sortie en salles, c’est ici que ça se passe.

photos : Marcel Hartmann

 

Lire aussi : Notre interview de Fabrice Du Welz

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