22/11/63 : Stephen King en mode pépère

28/02/13 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags : , ,

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Chez Stephen King on le sait, le fantastique est toujours au coin de la rue. Dans 22/11/63, il se niche au bas d’un escalier au fond d’un diner, qui mène directement en… 1958. Quel que soit le temps passé là-bas, de retour en 2012, il ne se sera passé que 2 minutes effectives. Il suffit d’un chapitre et 27 pages à l’auteur pour plonger son héros, Jack, dans l’improbable. A peine plus pour le briefer sur sa mission : empêcher Lee Harvey Oswald d’assassiner JFK. Le postulat est excitant, la suite intéressante, l’ensemble est long, long, long.

Stephen King fêtera bientôt ses 40 ans de métier plus ou moins officiels (son premier roman, Carrie, fut publié en 1974). L’âge n’aidant pas, il continue de livrer régulièrement des romans violents et désespérés (Cellulaire en 2006, Le Dôme en 2011). Or aujourd’hui comme hier, ces romans en côtoient d’autres, moins âpres et moins spectaculaires, qui, tout en conservant certains attributs fantastico-horrifiques, visent les rayons de littérature générale et donc, un public très large : La Petite Fille qui Aimait Tom Gordon, Histoire de Lisey, Duma key…). 22/11/63 est de cette trempe là, issue de cette part de l’auteur qui a une fois déclaré être “l’équivalent littéraire d’un Big mac frites” et s’en est ensuite mordu les doigts, réalisant très vite l’étroitesse de son trône de “maître de l’horreur” vis à vis des possibilités de la littérature – et dans le regard du public (critique).

Il peut aujourd’hui souffler un peu : 22/11/63 figure dans le top 10 romans de l’année du NY times, et mieux (?) : vient de se voir accorder le sacro-saint TTT chez Télérama.

C’est l’Amérique, baby

Coupons court, Stephen-King-22-11-63et regrettons d’entrée que King ait privilégié dans 22/11/63 la romance et la carte postale, au suspens et aux innombrables trames offertes par son sujet ; lequel démarre pourtant à 100 à l’heure. Il faut voir Jack consacrer le premier quart du roman à tenter de sauver, à la fin des années 50, des gens dont il sait que le futur sera pourri en 2012 : une fillette paralysée après un accident de chasse, une famille décimée par le coup de folie du père alcoolique… il échafaude plusieurs plans, parfois sur plusieurs mois, avec chaque fois des conséquences différentes en 2012 – car c’est en S-F une loi aussi connue que les 3 lois de la robotique d’Asimov : on ne tripatouille pas le Temps à la légère. Ces tentatives – enlevées, grisantes – sont des brouillons d’une tâche plus ardue donc : sauver l’un des présidents les plus populaires des États-Unis d’un lâche attentat qui marqu(er)a l’histoire à jamais. Mais l’hypothétique survie de JFK résistera-t-elle à l’effet papillon ? Ça, ce sera pour le dernier quart du roman. Et donc, entre les deux, il y a cette Amérique des années 50, figée dans les 5 ans entre l’entrée de Jack dans la faille spatio-temporelle, et ce 22 novembre 1963 fatidique. Cinq ans durant lesquels Jack marque Lee Harvey Oswald à la culotte, tout en vivant sa vie, ébaudi par les odeurs de cette Amérique mythique, de son essence moins chère que l’eau du robinet. Il se fait embaucher comme prof, monte un spectacle avec les élèves, contemple les 40 ans de grâce à venir avant le 11 septembre 2011. Et surtout, tombe amoureux…

REFRAIN CONNU

King joue encore une fois sa partition sur le bout des doigts, épouse parfaitement les formes de ses personnages et de cette période bénie de l’Amérique, n’oubliant pas d’en révéler la face la moins reluisante : celle de la ségrégation raciale – c’est le Texas, baby – celle du consumérisme et de la peur atomique, celle du puritanisme aussi, capable de briser la vie d’une femme mal mariée. Cette Amérique là, les fifties et sixties, irrigue déjà une partie de son œuvre, et il nous semble la connaître par cœur :  yéyés, La Fureur de Vivre, Twin Peaks, drive-ins, juke-box, voitures gigantesques… pas de quoi bousculer le train de marchandises. Impression lancinante de rester à la lisière d’une carte postale, que Stephen King, en choisissant ce traitement, a avant tout joué la sécurité. D’autant que le volet Oswald, pour aussi détaillé qu’il soit, n’est pas forcément des plus rythmés et passionnants. Ces deux aspects forment pourtant le cœur de ce long roman, qui atteint les 940 pages en version française. Pas que ce soit mauvais : juste que King tombe dans ses travers habituels, incapable de faire court quand bien même sa vie en dépendrait.

A l’origine, 22/11/63 était un projet de comics, et Jack, irradié dans un futur dévasté par la bombe atomique, devait jouer contre la montre pour contrecarrer Oswald avant de mourir. Le propre fils de King, Joe Hill, lui aussi écrivain (son roman Horns est en court d’adaptation par Alexandre Aja) lui a soufflé une fin radicalement différente, beaucoup plus belle, qui résonne pour longtemps. De quoi nous faire regretter encore plus que l’ensemble manque cruellement d’urgence.

22/11/63, de Stephen King. Sortie le 28 février aux éditions Albin Michel.

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