A l’ombre des cases

02/02/09 par  |  publié dans : BDs&Mangas, Livres | Tags :

La prison est un thème peu récurrent dans la bande dessinée surtout européenne. Même si on ne dénombre pas la quantité de nos héros qui ont fait un tour à l’ombre, il n’y a pas beaucoup d’albums se déroulant entièrement derrière les barreaux d’une prison. Après tout, les personnages ne sont-ils pas déjà enfermés dans une prison de papier ?

Extrait de la couverture de l’album Shadow (n°12) de Largo Winch[center]

Prison avec sursis

Même le plus valeureux et le plus honnête de nos héros, tel que Tintin, a passé quelques cases dans une prison. C’est un peu le passage obligé de tout aventurier se frottant de trop près à une organisation ou une administration peu scrupuleuse. Que ce soit XIII, Bob Morane, Astérix, Les Tuniques Bleues ou encore Superman, tous ont eu droit à leur moment de solitude, injustement enfermés. Leur rétention ne dure jamais très longtemps et n’est pas salissante pour leur image. Ils sont tombés entre des mains ennemies qui punissent une ou plusieurs de leurs actions, mais ce n’est que pour mieux affirmer qu’ils sont dans le juste. A ce point de vue, la prison n’a pas une image négative. Elle est l’instrument d’une politique globale qui, elle, est négative, car elle nuit à nos héros, mais la taule elle-même n’a pas tout à fait le sens qu’on peut y mettre habituellement en considérant ses occupants comme des fautifs. Si notre héros est une victime de la prison et non un coupable, alors on peut envisager que ses codétenus ont pu subir le même sort. Les rôles sont alors inversés, le gentil est du mauvais côté des barreaux.

XIII à la corvée pleurant Toutes les larmes de l’Enfer, tome 3

Condamnation à perpétuité

Quelques albums consacrent l’intégralité de leur sujet à la prison. Dans le monde du neuvième art, on dénombre autant de one shot que de séries. Les Européens ne semblent pas très attirés par ce thème et vont majoritairement privilégier les histoires courtes alors que les Japonais préfèrent nettement les séries et n’hésitent pas à utiliser toute la noirceur de l’image de la prison.
Parmi les productions francophones, nous relèverons une seule série Haute sécurité de Joël Callède et Gihef, parue chez Dupuis (collection Repérages) depuis 2007. L’histoire se déroule dans une prison de haute sécurité – évidemment – de Templeton Bay – aux États-Unis. La conception des albums , le choix du lieu, du dessin, de la psychologie des personnages n’ont rien de très original, mais l’idée de suivre les pas d’un gardien plutôt que des taulards rend l’ensemble louable.

couverture du tome 1

En ce qui concerne les one-shot, on se tournera volontiers vers un scénariste dont le nom revient de plus en plus : Éric Corbeyran. Cet auteur français est à l’initiative de plusieurs collections dont Ex-libris qui a fait beaucoup parler de lui en adaptant des textes de littérature à la bande dessinée. Parmi ceux-ci, deux tournent autour de la prison : Le dernier jour d’un condamné de Victor Hugo adapté par Stanislas Gros et Dans la colonie pénitentiaire de Franz Kafka adapté par Sylvain Ricard et Maël.

Le texte de Victor Hugo, paru en 1829, est un pamphlet contre la peine de mort. Il nous conte les derniers jours d’un homme en apparence ordinaire, occupant ses actes et ses pensées pendant les six jours précédant son exécution. L’auteur ne dévoile ni le nom de son condamné, ni ses fautes. Sa sentence laisse penser que les faits sont graves même si l’esquisse de procès présenté au début discrédite quelque peu la justice. Le condamné ne regrette jamais, ni ne pense à son geste, mais à la mort, à sa famille et à sa geôle.

Le choix de Stanislas Gros pour transposer ce récit s’avère judicieux, tant le dessinateur colle au texte. Le dessin est simple et assez épuré, ce qui conforte un peu plus l’idée qu’il s’agit d’un homme ordinaire, monsieur tout le monde. Pourtant, l’ensemble reste très noir, voire désabusé parfois. Stanislas Gros arrive à jouer sur les paroles inutiles des geôliers et du brouhaha sans que cela affecte notre condamné, perdu dans ses propres pensées. Dans l’album, tout comme dans la vision de Victor Hugo, ce n’est pas tant la prison qui est condamnable mais le système judiciaire qui ne s’encombre pas de détails pendant les procès et dans l’avenir du condamné.

Dans la colonie pénitentiaire de Franz Kafka, adapté par Sylvain Ricard et Maël, – dont je vous ai déjà vanté les mérites – issu d’un texte paru en 1914, propose une vision de la prison à peu près identique : le système judiciaire ne tient pas compte des hommes et seulement des faits, en utilisant la force si besoin. On peut presque considérer cet album comme une sorte de transition entre la vision de Hugo et la vision contemporaine. Chez Hugo, la justice est au centre de sa révolte. Aujourd’hui on condamnera plus volontiers le système carcéral. Évidemment les deux sont liés, la prison étant un instrument de la justice, mais Hugo dénonce le bras tenant l’instrument alors que les ouvrages qui nous sont contemporains ont un regard plus critique sur l’instrument lui-même.

Intérieur/ Extérieur :

Dans la collection Encrages chez Delcourt, on apprécie les roman-graphiques. Une série d’albums commencent tous par Paroles de. Parmi ces six albums, trois sont consacrés à l’univers carcéral : Paroles de taulards (1999), Paroles de taule (2001), Paroles de parloirs (2003). Tous se composent de courtes histoires – environ cinq pages chacune – écrites par une personne immergée dans cet univers, un taulard, une famille, un gardien…, scénarisées par Eric Corbeyran et mises en image par un dessinateur différent à chaque fois.

Le propos de ces albums est plus un état des lieux qu’un engagement pur et dur. L’atmosphère ressemble d’avantage à une tranche de vie qu’à une dénonciation d’un système comme a pu le faire Hugo. Le découpage des albums, l’anonymat des personnages, les récits en voix off et le changement d’univers graphiques permettent de ne pas s’attacher aux personnages, de ne pas rechercher de profondeur psychologique, juste des récits authentiques, du vécu. La prison n’y est pas montrée sous son bon ou mauvais jour, juste dans sa réalité telle que ces personnes la vivent. La vision de la prison et des prisonniers diffère des albums vus plus haut : ici, il ne s’agit plus de fiction, il n’y a pas de héros, ni de bon, ni de mauvais.

Pour les auteurs japonais, comme pour les scénaristes de séries télé américaines, la prison est un lieu noir, violent ou le héros peut jouer au vrai dur. Mais pour les auteurs européens, la prison est un lieu où le cauchemar est surtout social, voire politique et ne jouit pas de coté positif.

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