A.Nothomb vs l’agnostique de l’amour

17/02/10 par  |  publié dans : Auteurs, Livres, Romans | Tags : ,

“Il n’y a pas d’amour impossible”. Je referme mon livre de poche sur cette phrase, la dernière d’Attentat. Amélie Nothomb sait comment finir autant que commencer. J’ai mon idée d’article : l’amour à sens unique. Et si je n’y arrivais pas ? “Je pratique la clôture, je me dis « si je suis tombée enceinte [d’une histoire], ça veut dire que j’ai en moi tout ce qu’il faut pour l’écrire »” m’avait-elle un jour expliqué. L’auteure sait s’exprimer autant que se lancer.

“Un danger insoutenable”

(ou comment se jeter dans la gueule du loup)

1997, Attentat est le sixième roman d’Amélie Nothomb. L’hideux Epiphane y est amoureux de la belle Ethel, laquelle aime Xavier, aussi banal que son prénom. Une triangulation classique ici ponctuée de laideur et de beauté, induisant inconsciemment l’absence d’ambigüité (la belle et la bête, ce n’est que chez Disney). Comme c’est moche la normativité mais comme c’est beau l’amitié : Ethel devient l’ange gardien d’Epiphane, fervent admirateur sans illusions de réciprocité. Quoique. L’espoir fait aimer. S’il n’y a pas d’amour impossible, c’est parce qu’il n’a pas besoin d’être partagé pour éprouver. 1993, Le Sabotage Amoureux, premier roman autobiographique d’Amélie, fille de diplomate parcourant l’Asie. Elle y sublime Elena, petite peste enfantine qui ne la considère pas. Pas plus que Christa ne se souciera de Blanche dans l’univers étudiant d’Antéchrista (2003).

J’étais toute jeune quand j’ai rencontré l’écrivain et lui ai demandé pourquoi des romances si compliquées ? “J’ai l’impression que ça n’existe pas, une histoire d’amour standard. J’ai l’impression que je n’en ai même jamais vu autour de moi. Même si on s’applique à la vivre la plus normalement ou de la façon la plus gentillette qui soit : toute histoire d’amour projette dans de tels gouffres, de telles angoisses et de tels délires ! J’essaye simplement de parler de l’amour tel qu’il me semble exister. Et il me semble qu’il est comme ça.” Silence triste. C’est qu’elle a beaucoup lu, puisqu’elle a beaucoup cité et avec un tel bagage, sa parole fait autorité. L’ange qui passe conseille – on ne dit pas ça à une fille de vingt ans -, Amélie se reprend : “D’autre part, mes livres sont aussi une exploration des possibles amoureux, ce ne sont pas seulement une description, avec parfois des propositions, rarement morales mais qui ont souvent une certaine élégance – c’est déjà ça.”

“Chacun tue ce qu’il aime”

(ou comment se réapproprier Wilde)

1992, Hygiène de l’Assasin, toute première publication de l’auteure. Prétextat, écrivain en fin de vie, torture quatre journalistes très rhétoriquement. Arrive une cinquième qui inverse le rapport et tire ses confidences au mourant. On y apprend son inceste avec Léopoldine, sa cousine. La joute verbale traite aussi de meurtre, inéluctable. De l’amour à la mort, ou l’inverse. “Dans l’amour, je vois une ruse de mon instinct pour ne pas assassiner autrui : quand j’éprouve le besoin de tuer une personne bien définie, il arrive qu’un mécanisme mystérieux – réflexe immunitaire ? fantasme d’innocence ? peur d’aller en prison ? – me fasse cristalliser autour de cette personne.” dixit Amélie Nothomb dans une de ses autobiographies : Ni d’Eve, ni d’Adam (2007). L’année d’avant, son narrateur tueur à gage tombait amoureux de sa victime dans le Journal d’Hirondelle– aïe, aïe : ai.

2007, Ni d’Eve, ni d’Adam donc, où un peu de linguistique japonaise oppose koi et ai : deux appellations sentimentales. Amélie éprouve koi pour Rinri, elle “a du goût” pour lui. La relation est saine. Dommage, ça ne durera pas. “L’amour : c’est une maladie qui rend mauvais. Dès que l’on aime vraiment quelqu’un, on ne peut s’empêcher de lui nuire, même et surtout si l’on veut le rendre heureux.”. Le Capitaine de Mercure (1998) éprouve ai pour Hazel, et ce n’est pas joli-joli : “Pourquoi est-il impossible de faire du bien à quelqu’un sans lui faire de mal ? Pourquoi est-il impossible d’aimer quelqu’un sans le détruire ?”. Quand ceux qui aiment ne sont pas victimes, ils sont bourreaux. De toutes mythologies jusqu’aux freudiens et contemporains, ce n’est pas nouveau. Mais c’est dur. “L’amour n’est pas la spécialité des humains.” précisera Mercure.

2000, Métaphysique des tubes. De zéro à trois ans, on ne se rappelle rien. Amélie, si. Se sachant nomade, de ceux qui vont de pays en pays, c’est dans son esprit que se sédentarisent les images. Elle confirme : “j’ai très vite compris que j’aurais une vie d’exilée et que mes souvenirs seraient ma seule richesse, j’imagine que c’est pour ça qu’ils ont dans mon cas tant d’ampleur”. Amélie Nothomb voyage et laisse des traces post-amoureuses, un peu de littérature. Le journal de l’Hirondelle, la mémoire de Pretextat, les souvenirs d’Epiphane, et puis quoi encore ? Une preuve d’amour, version Saint-Thomas. “C’est parce que c’est dans l’absence qu’on sait qu’il existe”. La conclusion n’est pas de l’écrivain Amélie, je la tiens de mon amie Aurélie.

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