AmeriKKKa

02/10/08 par  |  publié dans : BDs&Mangas, Livres | Tags :

Les États-Unis d’Amérique. Pour beaucoup, ce pays est le symbole de l’ouverture, de la liberté, de la possibilité d’être quelqu’un en ne partant de rien. Si ces préceptes sont sans doute encore vrais aujourd’hui, le pays connaît également le contraire : racisme, exclusion, ségrégation. Ces mots n’appartiennent malheureusement pas au passé. L’Amérique d’aujourd’hui se confond toujours en terrain de jeu pour dégénérés encagoulés. A travers une série de 6 albums de bandes dessinées, Nicolas Otéro et Roger Martin nous plongent au cœur de l’Amérique fasciste.

AmeriKKKa, 6 tomes, dessin et couleurs de Nicolas Otéro, scénario de Roger Martin, éditions Emmanuel Proust, 2002-2007

Deux voitures de la police des frontières patrouillent afin de dénicher les clandestins voulant s’aventurer sur le sol de l’oncle Sam. La découverte fut plus macabre qu’ils ne s’y attendaient : trois femmes et un homme sont retrouvés morts, dont l’une d’elles tenant dans sa main une plaque métallique figurant la Southern Cross, le drapeau sudiste. Nous sommes au Texas, en l’an 2000.

Dans ce contexte particulièrement tendu, Steve Ryan et Angéla Freeman, privés appartenant à l’Anti-Klan Network, parcourent différents territoires des États-Unis où des actes criminels revendiqués par l’extrême droite ont été perpétrés. Roublards, habiles, têtes brûlées parfois, les deux militants n’hésitent jamais à risquer leur vie et leur liberté pour défendre leur cause. Et pas de n’importe quelle manière, ils mettent allègrement en pratique la philosophie du « œil pour œil, dent pour dent ». L’arme à feu n’est jamais très loin du discours pacifiste. C’est peut-être parce qu’ils sont tombés dans la lutte anti-klaniste comme d’autre dans une marmite de potion magique. Angéla Freeman, une belle black, n’a que six mois lorsque son oncle est pendu par les hommes en cagoule blanche. Steve Ryan, quant à lui, vécut deux ans avec son père avant que celui-ci ne soit abattu par le KKK à cause de l’action anti-klaniste qu’il menait.

Les deux premier tomes, Les Canyons de la mort et Les Bayous de la haine mettent l’accent sur les méfaits du Klan, plus que jamais présents quotidiennement dans le Sud du pays. On nous montre avec quelle facilité certaines violences peuvent être passées sous silence par les autorités de mèche, comment certains lieux pratiquent encore ouvertement la ségrégation. Et ce n’est pas seulement de la fiction. Un article de Pierre Barbancey, paru en janvier 2008, explique que des coiffeurs, en Floride, refusent toujours ouvertement de couper les cheveux des Noirs ou qu’un pasteur ne soit aucunement gêné que les Blancs vivent au cœur de la ville et les Noirs en périphérie. C’est sans parler du sort réservé aux délinquants noirs, qui ont quatre fois plus de risque de se retrouver en prison qu’un blanc pour les mêmes faits .

Le point de vue des auteurs

Lorsqu’on s’attaque à un tel thème, la prise de position peut difficilement être neutre. Le danger, diront certains, c’est qu’à trop faire la lumière sur les agissements de groupuscules aussi violents que ceux du KKK, on banalise leurs méfaits et incite peut être d’autres à les reproduire. Le but des auteurs n’est, bien évidemment, en aucun cas de faire la promotion de l’extrême droite, aux Etats-Unis ou ailleurs. Il suffit de jeter un coup d’œil à la bibliographie de Roger Martin pour apprécier la position. Ce militant communiste, enseignant et écrivain, publia de nombreux articles sur l’Amérique fasciste, surtout pour l’Humanité, également des ouvrages, dont AmeriKKKa, voyage en Amérique fasciste, paru en 1989 chez Calmann-Lévy. Roger Martin connaît bien le sujet de l’ultra-droite américaine et parle en connaissance de cause. Il appose également sa signature à des romans, surtout policiers. Cela lui donne de bons atouts pour écrire un scénario, même s’il fait ses premières armes en bande dessinée.

Le parcours de Roger Martin lui donne surtout la crédibilité des faits qu’il annonce et une très bonne connaissance de l’histoire du Klan et des ramifications complexes de la hiérarchie klaniste. Sa science lui fait oublier que parfois nous n’avons pas la même. Il arrive que nous soyons un peu perdus dans les sous organisations qui composent le Klan et les individus qui sont à leur tête.

Si l’on s’en tient à Roger Martin, le point de vue de l’auteur est donc évident et semble primer. Comment envisage-t-il le point de vue du lecteur, quelle place lui donne-t-il ? Les événements des albums s’enchaînent seuls ou à l’aide de cartouches de voix-off. Dans ce cas, on peut considérer que l’histoire est contée par un narrateur, omniscient, car il ne connaît pas seulement les actes et les pensées de Ryan et Freeman, mais de tous les personnages. Le lecteur sait donc parfois à l’avance certains éléments, si les protagonistes sont suivis par exemple. En revanche, le suspens est maintenu concernant les « méchants » : on les voit agir mais on ne voit pas nécessairement leur visage. Le lecteur n’a donc pas une vision franche des choses, par volonté de préserver un suspens mais aussi sans doute par maladresse. Il arrive que l’on en sache moins que les protagonistes, non qu’ils nous cachent quelque chose avant de nous dévoiler ce qu’ils ont derrière la tête à la manière de Columbo, mais juste parce qu’on a oublié de nous dire le nom d’un personnage, ou parce qu’on l’appelle durant tout l’album par son prénom et que tout à coup on l’appelle par son nom de famille…

La construction des albums

Nicolas Otéro est un jeune dessinateur d’à peine 27 ans lorsqu’il commence à plancher sur AmeriKKKa. Les Canyons de la mort est son tout premier album de bande dessinée. Sept ans et cinq albums plus tard, les réalisations de Nicolas Otéro ne sont plus les mêmes. L’évolution positive que connaît la série est avant tout due au dessinateur dont les progrès sont perceptibles d’album en album. Le premier opus de la série se découpe en dix scènes de quatre à cinq planches chacune. Sur chaque planche, peu de cases, ce qui ne donne pas une impression de grand détail, surtout que les couleurs sont le plus souvent posées en aplat, les fonds pouvant être monochromes.

Ce qui fait surtout plaisir à voir – et sans doute aussi l’un des intérêts de la série – est la progression d’Otéro autant au niveau du dessin que de la couleur. Les cases se resserrent, la mise en page devient plus dynamique, plus percutante, les angles de vues bougent, s’animent, libère la créativité du dessinateur. Du coup, la lecture en devient de plus en plus agréable et plus haletante. A partir du troisième tome, Les neiges de l’Idaho, la mise en couleur connaît elle aussi une évolution positive. A peine l’album ouvert, la différence est saisissante. Le ton est plus métallique, les volumes créés par les ombres donnent une impression de profondeur, la page ne reste plus une surface froide et plane, le spectateur peut perdre son regard et plonger dans la planche.

Des cagoules en cases ?

Les albums connaissent donc une évolution de leur construction et de la manière dont le dessinateur aborde le scénario. Qu’en est-il de la façon dont les auteurs abordent la question du Klan ? Plus simplement, on peut se demander quel est l’intérêt de cette série, pourquoi parler du KKK en bande dessinée ?

Pour répondre à ces interrogations, nous devons d’abord éclaircir la nature même de ces albums et le public qu’ils visent. Bien évidemment, ce ne sont pas des albums pour la jeunesse, le lectorat doit, à mon sens, excéder 14 ans. Quant à leur nature, on peut hésiter entre fiction ou témoignage. L’histoire narrée dans les albums est pure fiction. A l’exception de quelques faits et de grands pontes du Klan bien réels, le cœur des albums bat au rythme de l’imagination de ses auteurs. Pour autant, la série peut être considérée comme un témoignage romancé des luttes anti-klanistes et des sévices encore actuels des organisations d’ultra-droite. Elle pourrait même, pourquoi pas, servir d’appui pédagogique à qui voudrait parler d’une part sombre de l’Amérique.

Cela suffit-il à en faire une série digne d’intérêt ? Parler d’un sujet grave et sérieux ne suffit pas à justifier l’existence d’une série sur le sujet. La position de Roger Martin est évidente, il consacre une part importante de son souffle à des discours pamphlétaires contre le racisme. Mais s’il maîtrise la narration d’un ouvrage littéraire, ses seuls volontés et savoir ne suffisent pas à donner de l’intérêt à sa série. La qualité de la documentation, l’atteinte d’un nouveau public – et peut être d’un public tout court au vu de la pauvre littérature sur le Ku Klux Klan en France – sont des atouts indéniables d’AmeriKKKa et pallient à une construction narrative d’une qualité moindre.

Sans doute que ces albums ne changent rien, comme rien n’a changé après Mississippi burning malgré l’excellence du film. Ils ont tout de même le mérite de nous plonger dans ce qu’on a trop facilement tendance à oublier pour peu qu’on soit blanc, chrétien, hétérosexuel et qu’on vive dans un pays de « libertés ». Tous ceux qui ne remplissent pas l’un de ces critères connaissent déjà le terme de discrimination. L’ultra-violence n’est jamais très loin des frustrations et de la bêtise des uns et des autres, Blancs ou Noirs. Amerikkka met le doigt sur l’infernale spirale de la violence, de l’auto-défense et de la perte de toutes valeurs humaines, même lorsqu’on pense être en train de les protéger. AmeriKKKa ne possède pas de très grandes qualités artistiques, mais la progression impressionnante Nicolas Otéro et le point de vue des auteurs valent vraiment le détour.

Pour finir, une petite note amusante, savez-vous que Nicolas Otéro ne sait faire les oreilles que d’une seule manière ?

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