Auster, Lehane : leçons d’histoire

02/03/09 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags : ,

Juste avant la prise de fonction officielle de Barack Obama, sortaient en librairie les derniers romans de deux grands auteurs américains : le Bostonien Dennis Lehane et le riverain de Brooklyn Paul Auster. Chacun explore à sa manière — charnelle et teigneuse pour le premier, introspective et dépouillée pour le second — l’histoire américaine, où la réalité nourrit la fiction dans un aller-retour vertigineux.

UN PAYS À L’AUBE

Dans un roman foisonnant et épique, Dennis Lehane nous plonge au cœur de l’histoire de sa ville, Boston, dans l’année trouble qui a suivi la fin de la guerre de 14-18. On y croise la mégastar du base-ball, l’immense (et profondément immature) Babe Ruth, des politiciens au sommet, comme le président Woodrow Wilson ou le gouverneur du Massachusetts, Calvin Coolidge, et un jeune inspecteur du ministère de la Justice déjà particulièrement répugnant, un certain John Edgar Hoover (qui dirigera le FBI en despote anticommuniste et pro-mafia de 1924 à 1972).

Mais dans cette fresque de 760 pages, ce ne sont pas eux les personnages principaux. Qui, alors ? Le flic bostonien Danny Coughlin ? Le Noir Luther Laurence ? Ou la ville de Boston elle-même, comme dans presque tous les romans de Lehane ? Difficile à dire, tant Un pays à l’aube (The Given day) multiplie les pistes et mélange les codes du polar, du roman historique et de la chronique sociale.

En calant le début de son récit en septembre 1918 et en le déroulant sur une année, Lehane intègre ainsi l’épidémie de grippe espagnole qui tuait en trois jours, l’explosion d’une cuve contenant 8,7 millions de litres de mélasse (et qui fit 21 morts), le transfert de Babe Ruth des Red Sox aux Yankees, les émeutes du 1er mai 1919, la grève de la police de Boston et des deux jours de saccage qui en ont découlé. Si on ajoute au tableau la fin de la première guerre mondiale (qui provoque une grave crise économique) et la révolution russe (qui inquiète terriblement les politiques), on obtient un cocktail qui ne demande qu’à exploser.

Le grand talent de Dennis Lehane, c’est d’avoir tissé dans ce gigantesque arrière-plan historique une trame intimiste à travers les histoires croisées de Dennis Coughlin, flic infiltré dans les mouvements anarchistes (et qui prendra la tête du mouvement syndical de la police bostonienne) et Luther Laurence, Noir ayant fui la ville tolérante de Tulsa après un meurtre et qui tente de se faire une place (en tant que domestique) dans le milieu élitiste et foncièrement raciste de la Nouvelle-Angleterre dominé par les Irlandais. Il est d’ailleurs touchant que ce récit d’une émancipation avant l’heure ait été publié (aux États-Unis) au moment même où Barack Obama accédait à la Maison Blanche.

En lisant Un pays à l’aube, on ne peut s’empêcher de penser à la Porte du Paradis, de Michael Cimino (qui se passe trente ans plus tôt) et à l’immense livre de Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis (que Lehane cite en postface). Rarement un roman aura si bien décrit la violence des rapports de classe, les tensions qui traversent un corps social qui se lance dans une grève de grande ampleur et les moyens que le pouvoir est prêt à déployer pour y mettre fin. Page 410, le père de Danny, le capitaine de police Thomas Coughlin, avoue ainsi : “Von Clausewitz a dit que la guerre n’était qu’un prolongement de la politique par d’autres moyens. Pour ma part, j’ai toujours pensé que c’était l’inverse.”

Un pays à l’aube (The Given day) de Dennis Lehane, éditions Rivages, 760 pages, 23 euros.

SEUL DANS LE NOIR

Projet étrange qui part dans plusieurs directions sans en creuser aucune, fausse uchronie et roman fantôme, le dernier livre de Paul Auster déroute sans convaincre. Il y avait pourtant de quoi faire au moins deux bons romans avec Seul dans le noir

Certains affirment haut et fort que voilà le meilleur roman de Paul Auster depuis Leviathan, sorti en 1993. On peut être d’accord sur un point : Leviathan est le meilleur roman d’Auster. De là à dire que tout ce qu’il a écrit depuis ne vaut pas Seul dans le noir, il y a un (grand) pas qu’on se gardera bien de franchir.

De quoi parle Seul dans le noir ? De tout et de rien, c’est bien là le problème. Comme il l’explique dans de nombreux entretiens donnés aux journaux français tout ce mois de janvier, Paul Auster a eu l’impression, depuis les élections volées de novembre 2000, de vivre un mauvais rêve. Que non, Bush n’était pas le président des États-Unis, que les attentats du 11-Septembre n’étaient qu’un mauvais scénario de film catastrophe et que l’armée américaine n’avait pas mis les pieds en Afghanistan ou en Irak.

De là est venue l’idée d’une uchronie, du récit d’une bifurcation de l’histoire ou, si l’on veut, d’un univers parallèle au nôtre. Dans celui que raconte Seul dans le noir, la victoire truquée de Bush entraîne des mouvements de protestations qui vont, par cercles concentriques, engendrer une nouvelle guerre de sécession entre la région de New York, démocrate et progressiste, et le reste des États-Unis, fidèle au nouvel homme fort.

Voilà un sujet de roman qui vaut la peine d’être creusé, diriez-vous ? Eh bien, pas vraiment. Son histoire, Auster fait mine de s’y intéresser, et nous avec, car il reste un conteur incomparable, puis il la repousse d’un revers de main comme si tout ça, au fond, n’avait aucune importance. Née de l’imagination d’un vieux critique littéraire insomniaque, cette guerre civile est concurrencée dans le roman par l’histoire personnelle d’August Brill et de sa famille d’où les hommes ont disparu.

Mais pas plus que la première, cette deuxième piste n’est suivie jusqu’au bout. Et là où, dans Leviathan par exemple, on avait un modèle de construction narrative au service d’une histoire terrible sur la chute, le non-conformisme et ce qu’on appelle parfois le terrorisme, il ne reste plus qu’un squelette d’intrigue, une pâle et tremblotante lueur qui menace à chaque page d’être engloutie dans l’obscurité.

L’histoire retiendra que ce roman inabouti sera sorti en France, comme celui de Dennis Lehane, quelques jours avant la prise de fonctions de Barack Obama, dont Auster attend énormément. Sa foi dans l’ancien sénateur du Michigan est à la hauteur de son amertume et de sa colère lors des huit dernières années. L’avenir nous dira si c’était de la naïveté ou de la clairvoyance.

Seul dans le noir (Man in the Dark) de Paul Auster, éditions Actes Sud, 182 pages, 19,50 euros

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