BD de novembre

02/11/10 par  |  publié dans : BDs&Mangas, Livres | Tags :

Trois Christs, scénario de Valérie Mangin, dessin de Denis Bajram, prologue et épilogue de Fabrice Néaud, éditions Quadrants, octobre 2010

Lorsqu’un album évoque une architecture scénaristique particulière, il ne faut pas manquer d’en parler ici. Trois Christs est un livre étonnant, attendu, sans trop qu’on sache à quoi s’attendre. Bajram et Mangin à eux deux suffisent à attiser la curiosité, mais de quoi s’agit-il ? Au premier coup d’œil, on peut le dire, du jamais vu !

Dans un petit village de Champagne, au milieu du XIVe siècle, comme partout en occident, on se prépare aux festivités de Pâques. Parmi celles-ci, la reconstitution de la Passion du Christ à laquelle les Chrétiens attachent beaucoup d’importance. En ces temps de Croisades, le luxe suprême étant d’avoir une relique ramenée d’Orient, quel qu’en soit le moyen. Sinon, l’artefact humain fera l’affaire. Le Sire Charvy et sa femme Jeanne sont assez pieux pour cela. A moins que leur soi-disant suaire soit un vrai ? Tout dépend du point de vue dans lequel on se place …

Si le résumé de l’album n’est pas très parlant, c’est qu’en réalité on ne peut raconter cette histoire sans dévoiler la construction de son récit. Il ne s’agit pas d’un scénario linéaire, avec rebondissement et tout le toutim. Ici, Valérie Mangin présente clairement un puzzle : l’album est divisé en trois parties, « Trois Christs ». Chaque partie reprend des cases et des textes de la partie précédente mais pas dans le même ordre. Si bien qu’il faut associer de nombreux phylactères à des numéros qui correspondent à des renvois aux autres parties. L’explication du mécanisme est aussi complexe au début de l’album où l’on ne comprend pas toujours le système de renvoi. Mais peu importe, cela n’entache en rien la lecture.

Les trois parties sont distinctes par leur point de vue exposé dans leur titre : « Dieu existe », « Dieu n’existe pas », « Dieu est radioactif » ! Les évènements présentés dans ces parties sont à quelques choses près les mêmes, le déroulement de la reconstitution de la Passion du Christ, auxquels participent le Sire Charvy et un jeune sculpteur chargé de réaliser un support de dévotion. Grâce à de nombreux éléments communs entre ces chapitres, l’unité de l’album est mise en place alors même que les histoires s’opposent. On le savait avec la presse, maintenant il en est de même en bande dessinée : on peut faire dire aux images ce qu’on veut. Il est étonnant de retrouver des cases ou des textes évoquant tout à fait un autre contexte que précédemment. Malgré ce jeu de puzzle, les récits n’ont rien de difficile à suivre, voire même un certain confort apparaît en reconnaissant des éléments. Le dessin et la mise en couleur directe de Denis Bajram participent grandement au contentement du lecteur. Il a réussi à créer une vraie ambiance, une vraie unité chromatique et une douceur pas toujours évidente avec un récit parfois violent, en tout cas contrasté.

L’album est une réussite. Pour les amateurs d’innovation et de défis artistiques, Trois Christs est parfait. Pour ceux que cela ne suffit pas à faire vibrer, ils trouveront de beaux dessins, un récit accrocheur et un principe qui ne gène en rien. On peut regretter seulement la thématique « christique » du livre, qui s’appuie forcément sur les croyances des lecteurs. L’intitulé des deux premiers chapitres est déjà contesté ou acclamé selon des convictions et l’histoire intérieur ira de soi. Trois Christs n’en reste pas moins un album à ne pas manquer.

Milady de Winter, d’Agnès Maupré, Ankama editions, octobre 2010

Milady sonne aux oreilles comme empoisonneuse et conspiratrice. Tout remonte à l’époque des fiers Mousquetaires de Louis XIII ou du roman d’Alexandre Dumas au XIXe siècle. Milady de Winter est l’épouse du comte de le Fère, Armand de Sillègue d’Athos d’Autevielle plus connu sous le diminutif d’Athos. Leur union finit court au moment même ou s’ouvre le récit : Milady échappe à la pendaison voulue par son mari. Depuis, Milady de Winter n’a de cesse que de se venger. Voilà pourquoi elle devient l’espionne de Richelieu.

Les personnages de Dumas ont nourri l’imaginaire collectif. Tout le monde connait d’Artagnan, Athos, Portos et Aramis, puis la bravoure, l’honneur et l’honnêteté liés à leur gloire. Leur face sombre n’est guère connue que des lecteurs de l’écrivain du XIXème siècle. Milady de Winter souffre de la légende posthume des mousquetaires qui l’a reléguée au rang de sorcière. Mais Milady a ses raisons. C’est le point de vue de l’album qui s’attache à ce personnage pour replonger le lecteur dans les aventures des Mousquetaires. C’est une approche plutôt originale qui a le mérite d’être soutenue par un dessin enlevé, dynamique et moderne. La mise en couleur en camaïeu donne une cohésion à l’ensemble et une atmosphère agréable.

L’album de cette jeune auteure se lit avec aisance, plaisant du début à la fin. Une trêve entre des albums très sophistiqués.

Le mec du milieu, de Sophie Awaad, collection Shampooing, Delcourt, novembre 2011

L’essor des blogs sur la toile a servi de vitrine à de nombreuses vies isolées les unes des autres, d’anonymes ou de futurs célèbres. La BD sur le net suit le même accent intimiste. La popularité de certains finit même par rejoindre le papier et l’édition – comme quoi le papier a de beaux jours devant lui … Le blog entraine une certaine façon de concevoir la mise en page, qui est propre au support numérique, notamment le jeu avec la longueur quasi infinie de la planche. Cela n’est pas possible dans une bande dessinée classique où le regard embrasse la page entièrement, sans laisser de mystère. Le mec du milieu n’est pas une version papier d’une création numérique et pourtant il en utilise les mêmes codes, les mêmes constructions narratives. L’évolution de la bande dessinée est en marche.

Sophie se complaint de n’avoir jamais eu de relation sérieuse avec un « mec », pire que ça, selon elle, il ne se passe rien dans sa vie de jeune femme de 24 ans. Pourtant, ce n’est pas faute de le vouloir. Depuis toute petite, elle court après les mecs après avoir enfin accepté qu’elle n’en était pas un. Sa vie sentimentale se complique à l’époque du collège et du lycée, avec des copines sexy qui ne se font pas prier pour sortir. Et elle, qui reste toujours dans son coin, dans les soirées, près de la plante verte. Le lot de millier de filles qui n’osent pas, qu’on n’invite pas, qui ne savent pas. Les années passent et ne s’améliorent pas, même lorsqu’elle rencontre « le mec du milieu », jeune brun du même lycée qui semble regarder partout sauf dans sa direction. Ses copines ont de la constance !

L’album se déroule sur 128 pages où Sophie raconte ses années de sécheresse sentimentale. De quoi replonger beaucoup d’entre nous dans des années lycées qu’on ne revivrait pour rien au monde. L’universalité du récit de Sophie, sa légèreté et son manque de pudeur en font une bd simple, parfois drôle et surtout compatissante. Le trait de la jeune dessinatrice est bien maitrisé, épais, direct. Les personnages sont, en quelques lignes, toujours expressifs, mouvants, dynamiques. L’absence de couleurs et la mise en page où parfois un seul dessin apparaît, rappellent donc les blogs bd. Ce rapprochement, loin d’être un défaut, est un constat presque ironique dans un album papier. Sophie Awaad s’en sort très bien dans le déroulement de son récit sur cette centaine de pages, sans lasser son lecteur.

A la base pourtant, il faut aimer ce genre de récit autobiographique, intimiste, personnel et tout autre adjectif qui montre qu’une personne raconte ce lui est arrivé à elle-même sans que cela concerne les autres. Oui les histoires de cœurs des adolescents sont universelles, pourtant celles des autres ne nous intéressent pas. L’album fait preuve de maturité de style graphique, l’avenir semble clément pour cette jeune dessinatrice issue des Beaux-arts d’Angoulême. Faire un album de qualité c’est bien, faire un album de qualité qui a un intérêt, c’est mieux.

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