Fraicheur BD

01/06/09 par  |  publié dans : BDs&Mangas, Livres | Tags :

Le chant des sabres

scénario d’Antoine Ozanam , dessin de Tentacle Eye, KSTR, 2008, 144 pages.

Le chant des sabres ou la poésie de la violence. Cet album ne pouvait rêver d’un meilleur titre pour illustrer son contenu. En effet, l’album est teinté d’une violence adroitement mise en scène et incroyablement esthétique. Le tout concocté par un duo de jeunes auteurs prometteurs.

Dans les lointaines contrées chinoises, So-Eyon protège le Mandarin au péril de sa vie. Garde du corps de son état, il se dresse seul s’il le faut pour défendre la vie de son maître qui perd peu à peu la raison. Aux portes des remparts, le peuple des paysans gronde, se révolte et attaque la citadelle donnant au fils du mandarin l’occasion de renverser son père. Mais So-Eyon compte bien remplir sa mission, partageant sa vie entre les combats et le soin apporté à sa femme souffrante d’un mal bien étrange.

Issu de l’univers des jeux vidéos, Tentacle Eye est un graphiste aux multi-facettes. Chaque case de son album semble relever d’une esthétique différente. Il n’hésite pas à composer ses planches de différentes couleurs contrastant les unes avec les autres. Ses cadrages aussi se transforment, évoluent et changent au fil de la narration. Le dynamisme produit fonctionne paradoxalement en accord avec un récit se perdant parfois en onirisme. De grandes et belles cases s’appuient sur cette poésie en accentuant la lenteur de lecture. La technique de Tentacle Eye lui permet d’accélérer le rythme de lecture ou de ralentir à souhait en tout confort.
Du coté du scénario, la lenteur peut se confondre parfois en longueur. La poésie ambiante nous fait avaler un peu n’importe quoi et on finit la lecture sans avoir des réponses à toutes les questions. Mais au fond on en arrive à trouver l’histoire presque anecdotique tant l’esthétique et la poésie des dialogues créent une magie qui opère.

Un après midi un peu couvert

scénario et dessin de Philippe Squarzoni, Delcourt, collection mirages, 2008, 74 pages

Pierre vient rejoindre sa fiancée, Catherine, ornithologue sur une petite île imaginaire au large de la Bretagne. Comme elle doit se rendre à une réunion improvisée, il en profite pour se balader et rencontrer les rares habitants de l’île présents durant les mois d’hiver. Il fait la connaissance de pêcheurs peu bavards, d’agriculteurs, grands rivaux des premiers, d’un vieux fou, d’une femme enceinte, d’un peintre et des gardiens du phare. Tous lui accordent un moment plus ou moins long pour parler d’eux, de leur terre, parfois de leur secret. Pierre apprend le mutisme des gens de l’île après la découverte du caractère pédophile de l’instituteur. Ces conversations l’entraînent à s’interroger sur sa propre vie, sur sa relation avec Catherine, sur son non-désir d’enfant.

Pierre s’ennuie en cet après-midi et déambule dans les rues de l’île. Nous le suivons. Il est seul, nous le laissons avec sa solitude. A la lecture de l’histoire, le spectateur regarde passer les événements ou plutôt les non-événements car il ne se passe rien. La douceur de la narration ne dérange pas la lecture, au contraire. Les couleurs sépia aident également à une atmosphère uniforme, complétée par la mise en forme de 2 cases par 3, invariable tout au long de l’album. De l’uniformité à l’ennui, il n’y a qu’un pas. Pourtant, ce n’est pas d’ennui que l’on souffre le plus au long de cet album, plutôt bien rythmé avec une succession de personnages, comme autant de saynètes. On éprouve juste peu d’intérêt envers une histoire à la fois très banale et irréaliste, cousue de fil blanc.

Le dessin très réaliste se fige trop par moments, en illustrant telle ou telle expression. La rigidité des cases, accentuée par la mise en page, un cadrage répétitif et des décors faits à l’ordinateur, ne joue pas en faveur de la chaleur humaine de l’album. Philippe Squarzoni a indéniablement un talent graphiste et narratif dans un déroulement plus didactique des événements. La fiction ne semble pas être son point fort.

Trouille

scénario de Marc Behm et Jean-Hugues Oppel, dessin de Joe G. Pinellli,
Rivages/Casterman/Noir, 2009, 96 pages

Dans une petite ville aux bords d’un lac, le petit Joe rencontre une femme venue voir son père mourant. Il ne faut pas longtemps après pour que ce dernier décède. Joe fait immédiatement le lien entre les deux événements. Depuis, il fuit tout et n’importe quoi. Il est constamment affolé et ne reste jamais très longtemps au même endroit. Pourtant Joe aimerait rester, aimerait partager sa vie avec une femme, se poser dans un foyer. Mais c’est plus fort que lui, Joe a la trouille : depuis ce jour noir de son enfance, cette femme le poursuit.

Issu du livre de Marc Behm, l’auteur, entre autre de Mortelle randonnée, Trouille semble une adaptation plutôt à part. La plupart des albums basés sur une narration littéraire sont construits avec des grands noms de la bande dessinée ou des auteurs reconnus. Ici, on reste dans un univers très littéraire avec, au scénario Jean-Hugues Oppel lui-même écrivain et Joe G. Pinelli, surtout connu pour des fanzines dans les années 80 – 90. Cette alchimie donne donc un album aux nuances particulières, tout à fait plaisantes.

Du côté du scénario, rien à redire. On entre dans l’histoire comme dans du beurre, on s’accroche à ce personnage autant qu’à l’énigme. Lorsqu’on a un texte littéraire conçu comme un scénario et retravaillé par un homme de plume, cela se voit. Du côté du dessin, la mise en page peut surprendre. Il n’y a pas de case et les codes conventionnels de la bande dessinée ne sont pas toujours au rendez-vous. Qu’importe si cela fonctionne. Le lecteur est même plutôt reconnaissant à Pinelli de donner du souffle à un récit qui n’en manque pas, et d’avoir compris que cloisonner le tout dans de strictes cases l’aurait étouffé.
Un album intelligent, à recommander.

Les images sont la propriété de Casterman et Delcourt

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

Laisser un commentaire