Les indispensables du mois

01/09/09 par  |  publié dans : BDs&Mangas, Livres | Tags :

La greffe des idées

par Didier Millotte, éditions Carabas, mai 2009, 64 pages.

Dans l’univers délirant des plus grands inventeurs de la bourgade de Clémentine-ville, « la ville sans pépin » dixit le maire, deux génies s’affrontent pour gagner le concours de l’invention de l’année. Grégoire-Grégoire, candidat malheureux des précédentes éditions, cherche le moyen de faire chuter l’indétrônable professeur Spoutmoil. Chacun d’eux s’affaire à ses inventions lorsque la société Eurêka, spécialiste de la greffe de neurones, rend visite à Grégoire-Grégoire. Celui-ci entend garder ses mauvaises intentions et acquérir une partie du cerveau de Spoutmoil afin d’avoir de meilleures idées que lui. Pour ce faire, il demande à ses gorilles de l’enlever.

Le monde loufoque de Clémentine-ville, « la ville sans pépin », je le rappelle (ça me fait beaucoup rire) est servi par un dessin sans contrainte, dont on sent le trait libre et inspiré. Ce peut être d’ailleurs les maîtres mots de cet album atypique. On y trouve de très bonnes choses, des trouvailles et des exercices de style.
L’histoire, destinée à un public d’adultes, sort des sentiers battus. Mais c’est plutôt le scénario, par le rythme et le développement qui permet à l’album de tirer son épingle du jeu. Le lecteur suit l’intrigue selon un tempo bien rodé, où l’on se perd parfois dans les fausses pistes que nous tend l’auteur. Les rebondissements et les enchaînements sont tels qu’il nous est difficile, en fin de lecture, de résumer les événements racontés dans l’album. La volonté de donner beaucoup de rythme flirte parfois avec une impression de désorganisation.

La construction rythmée de l’album s’appuie sur une mise en page variée et travaillée. Pleine page, demi-page, succession de cases, absence de case pour ne laisser que du texte, absence de texte pour n’avoir que du dessin, etc. Cette mise en page dynamique est l’un des atouts de l’album. Tout comme le professeur Spoutmoil, Didier Millotte aime les expériences et utilise ses planches comme un véritable laboratoire. Ce n’est pas une succession programmée de 3×4 cases et c’est tant mieux. Il réussit même, page 7, à entraîner le lecteur dans un sens de lecture inhabituel grâce à un habile procédé de ligne de fumée continue.
Voilà quelque chose d’innovant et d’intéressant qui éveille l’attention du lecteur. Car au-delà de ces trouvailles, on se noie dans une narration parfois confuse. On en arrive à perdre le fil plus d’une fois et à se demander si telle ou telle bizarrerie est une innovation ou un ratage : par exemple page 20, on aperçoit en haut de la planche, deux personnages dans une conversation entamée ; sauf qu’il n’y a pas de précédent, et ce qu’ils disent tombe un peu à l’eau. Au vu du reste de l’album, cela apparaît bien comme une tentative de mise en scène, mais ça reste bancal.

La bizarrerie, la violence gratuite et sale peuvent empêcher la lecture à une partie des amateurs de bande dessinée, ce qui serait dommage au vu du travail intéressant qui y est mené.

Opération mort

par Shigeru Mizuki, éditions Cornélius, collection Pierre, 2008, 360 pages

Shigeru Mizuki a connu la guerre. Tout comme Osamu Tezuka et son Histoire des 3 Adolf, il fallut de nombreuses années au mangaka pour se pencher sur le sujet. Opération mort est son histoire.

Fin 1943, une troupe de l’armée impériale japonaise débarque sur une île de Papouasie- Nouvelle Guinée. Les engagés (pour la plupart des jeunes recrues) font alors l’apprentissage de la survie dans cette contrée d’apparence paradisiaque : pêcher, construire des abris, éviter les pièges de la jungle… Ils survivent tant bien que mal, rôdent leur vie quotidienne entre les difficultés à se nourrir, les maladies tropicales et la brutalité de la hiérarchie. Mais un jour l’ennemi bombarde l’île, attaque de front et la guerre se fait plus présente. A forces inégales, les soldats, peu motivés, pensent à ces foyers qu’ils ne reverront jamais, à tout ce qu’ils n’ont pas vécu : la seule issue aux vues du colonel Tadokoro est l’ « opération mort », une attaque suicide.

le sens de lecture se fait comme en japonais, de droite à gauche

Entre absurdité et horreur de la guerre, Shigeru Mizuki nous offre une œuvre poignante. L’abord est un peu rude et la lecture des 360 pages que compte ce manga demandent de la ténacité. On a parfois du mal à identifier les personnages, leur patronyme ne facilitant pas leur reconnaissance ; leurs expressions figées coïncident bizarrement avec leur discours, lui-même coupé maladroitement dans la version française. Cela donne un rythme assez hésitant et l’on a peine à entrer dans la lecture. Pourtant, cela vaut le coût de persévérer. Le mangaka manie son sujet avec une parfaite dextérité, alliant le grotesque des situations et des personnages à la beauté des décors et la pureté du paysage. Comme si, dans cet univers, l’Homme venait tout gâcher.

Shigeru Mizuki nous apporte un témoignage direct et percutant de la vie des soldats dans ce conflit mondial. Il a lui même vécu cette atrocité, la perte de camarades, l’attente, la peur, la faim, l’absurdité, le code de l’honneur nippon préférant le sacrifice total à la survie partielle. Il en reviendra blessé, le bras gauche arraché par une explosion, mais sans honte d’avoir survécu. Il lui fallut tout de même près de cinquante ans avant de pouvoir construire ce récit à « 90 % » véridique selon son auteur. Prix Essentiel Patrimoine Angoulême 2009, à ne pas manquer.

Gus

tome 3, Ernest, par Christophe Blain, Dargaud, novembre 2008, 90 pages.

Gus Flynn est un cowboy un brin looser. Fine gâchette et perfectionniste dans l’art de piller les banques, il enchaîne les crampes auprès des femmes et ne fait peur à personne. Entouré de ses acolytes, Clem et Gratt, Gus parcourt l’Ouest américain dans l’idée de se faire du pognon et des filles. Ce troisième opus se concentre en partie sur les premières années de notre cowboy, avant sa rencontre avec ses partenaires de gâchette. Il fait ses armes auprès d’Ernest, un ancien Outlaw reconverti en gérant de saloon. Il voit en Gus le moyen d’attirer les femmes, et de lui apprendre l’art de la séduction alors que ce même Gus ne sait que baratiner et se prendre des râteaux.

La mécanique de ce troisième opus est identique aux précédents : l’album est divisé en plusieurs histoires plus ou moins courtes, n’ayant pas tout à fait de rapport entre elles, si ce n’est une suite d’événements. Si le premier album présentait les personnages, Gus, Clem et Gratt, le second se consacrait presque exclusivement aux amours de Clem, ce dernier se tourne enfin vers la tête d’affiche où l’on en apprend un peu plus sur sa vie, avec toujours autant d’humour et de dérision.

Tout y est bien huilé. Les dessins de Christophe Blain, (Isaac le pirate), représentant de la « nouvelle vague » de la bande dessinée franco-belge, apporte ce qu’il faut de dérision, de décalage tout en gardant une netteté du trait et une très bonne lisibilité. Les cadrages astucieux, le découpage des cases donnent un rythme soutenu au récit. Les scenarii des différentes histoires, bien ficelés, s’appuient sur des dialogues riches et intéressants. C’est une vraie valeur ajoutée à cette bande dessinée, ce que négligent trop souvent les auteurs. Du coup, on s’accroche à l’album et on le lit sans le lâcher.

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