Bergmann/Sperling, espoirs du livre 2010

02/02/10 par  |  publié dans : Auteurs, Livres | Tags :

A eux deux, Boris Bergmann et Sacha Sperling ont moins de quarante ans et trois romans parus. Portraits croisés sous toutes les coutures, hautes et moins hautes.
Ils sont jeunes, ils sont intelligents, ils sont beaux. Ils écrivent, mais ne sont pas écrivains, ah ça non, ils n’ont pas cette prétention ! Bref, ils sont presque modestes. De la maison Fayard, Sacha Sperling, en Ray-Ban, t-shirt vaguement sale et jean troué, assume le look tombé du lit sans passer par la case douche. Modèle Denoël, Boris Bergmann, dans un style moins casual, écharpe et manteau sombres, joue la carte de la sobriété.

En septembre, S.S., 18 ans, s’est fait remarquer durant la rentrée littéraire avec un premier roman au titre gainsbourgien, Mes illusions donnent sur la cour. Début janvier, B.B., même pas majeur, qui avait relaté ses frasques des années 2007 avec les Plasticines et autres baby rockers dans un premier roman Viens là que je te tue ma belle (cette manie des titres longs !), a surpris avec 1000 mensonges.
L’été fut blond comme les blés avec Sacha. L’hiver sera brun ombrageux avec Boris. Qui l’emportera – si vainqueur il y a ?

Veille du 15 août à Paris. Il fait très chaud et on aimerait être ailleurs. Mais puisque Sacha a promis une blind date, alors on y reste volontiers, même dans le 6e arrondissement.
Il arrive. Et voilà, j’ai quinze ans. Je suis en seconde et je suis amoureuse de lui, sans savoir encore qu’il est un étudiant échappé des pages d’un bouquin de Bret Easton Ellis, que la main endormie d’un autre garçon, dont je suis aussi amoureuse, a lâché à côté de son lit à 5h du mat. Vers 10h, Sacha s’est extirpé du 10/18, a chaussé ses Ray-Ban bicolores, s’est endormi dans le métro, et m’a rejointe ici.
Il a mon numéro de téléphone écrit sur l’avant-bras. J’ai quinze ans pour toujours.

Le pauvre a faim, je lui offre un croissant. Il fume, enlève puis remet ses lunettes, on discute. Il m’intéresse car on sent qu’il n’est pas encore rompu à l’exercice, qu’il réfléchit en parlant et n’a pas peur d’exprimer ses hésitations. En fait, il ne se dit même pas qu’il pourrait les cacher. Bien sûr il n’est pas seulement indécis, il a aussi un accent assorti à ses lunettes, une espèce de snobisme délicieux parfois à la fin des phrases, mais comme j’ai quinze ans je ne remarque pas trop ça.
Dans son roman, le narrateur Sacha – ne pas confondre avec Sacha l’auteur, le but n’étant pas du tout de brouiller les cartes – sèche le collège, fait la fête, se drogue et va au MacDo avec son copain Augustin. Ce n’est pas la vie de Sacha l’écrivain, paraît-il. Alors j’essaie d’imaginer sa vie à lui. Il est inscrit à la fac mais ne va pas en cours, trop occupé par la promo de Mes illusions… et par son second roman, en route. Il habite là, pas loin. Lancé à fond dans ce nouveau livre, il a tourné la page de Mes illusions.

Ensuite, c’est la moindre des choses que de faire parler le fils sur le père. Bret Easton Ellis, donc. Son regard brille, il aime beaucoup, beaucoup, number 1, idole totale. Au point de faire de Mes illusions… un texte-hommage à Moins que zéro. Ellis de San Francisco était à peine plus âgé que Sperling de Paris lorsqu’il a publié son premier roman, tableau de la jeunesse milliardaire West Coast des années 80. Sacha et Augustin se rêvent en petits frères de Clay et Julian, dont ils ont emprunté la richesse, l’ennui, et le détachement – en partie seulement, car ils n’ont que 14 ans et ne sont pas encore revenus de tout.
A la fin de l’entretien, j’évoque J’ai tué ma mère, film de Xavier Dolan, qui a plus ou moins l’âge de S.S. Il ne l’a pas vu mais dit qu’il s’y intéressera. Bien élevé, en plus.

Quelques semaines plus tard je reverrai S.S. à la télé, invité de la sérieuse Grande Librairie. Il aura une raie sur le côté et une chemise, ne mangera pas de croissant. Le vrai, c’est moi qui l’ai rencontré !

Le temps passe, je reprends quelques années et décide de ne plus me faire avoir par des novices. C’est l’hiver, Boris Bergmann se profile, plus jeune que Sacha Sperling, mais plus expérimenté. Au CV : une puberté provoc’ qui lui a valu, à quinze ans, un premier roman aux odeurs de bière renversée dans les concerts, et arrosé du Prix de Flore des lycéens. A l’époque B.B. écrivait un peu pour Rock & Folk et squattait les loges des Plasticines à La Flèche d’Or, bref il était super cool. Trois ans ont passé – un siècle, à cet âge, toutes les mères le savent –, B.B. est devenu un (autre) homme. Cheveux plus courts, fringues classiques et sac à dos, il a adopté le look de l’étudiant à Sciences Po qu’il aspire à être. Car B.B. prépare le bac ! C’est charmant.

Ce qui l’est moins, en revanche, c’est son nouveau livre. Avec 1000 mensonges, B.B. a voulu à l’évidence marquer une rupture de style par rapport à Viens là…, évitant le name dropping et supprimant tous repères temporels et spatiaux. Entre des phrases comme « Les hommes ont construit les trains à leur image : violents dans leurs actes et stupides dans leur fonctionnement » et une glauque thématique incestueuse, imaginez vous-même ce qu’il reste à sauver.
Dans le rôle de l’humble écrivain en herbe, B.B. est presque parfait. Concentré sur le bac et les concours, il n’a pas entamé un nouveau livre. Il a décidé de prendre son temps, de faire des études, contrairement à S.S. Ses propos étonnent par un curieux mélange de maturité et d’irréflexion, le tout très poliment. La tête à claques qu’on imaginait apparaît par moments, mais la plupart du temps, B.B. marque un réel intérêt pour son interlocuteur.

C’est d’ailleurs un de leur point commun : Bergmann et Sperling regardent, écoutent. Encore heureux les garçons, car quand même, je pourrais presque être votre baby sitter, et tout à fait votre prof de français.
Mes illusions donnent sur la cour, de Sacha Sperling. Fayard, 2009.
1000 mensonges, de Boris Bergmann. Denoël, 2010.

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1 commentaire

    ahca!taquacroire  | 03/02/10 à 22:11

  • ces deux baby écrivains sont ils juifs ?

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