Boris Vian

01/05/07 par  |  publié dans : Auteurs, Livres | Tags :

Le matin du 23 juin 1959, un homme est plongé dans l’obscurité, au Petit Marbeuf, près des Champs-Élysées. Il assiste à la première de J’irai cracher sur vos tombes, adaptation cinématographique du roman du même nom. La projection ne dure qu’une dizaine de minutes avant qu’il ne s’affale dans son fauteuil. Œdème et crise cardiaque en sont responsables. Il est transféré à l’hôpital et perd la vie en chemin. Son enterrement est d’ailleurs digne d’un de ses romans : les ouvriers des pompes funèbres étant en grève, ses amis durent eux-mêmes mettre le cercueil en terre… Cet homme, certains d’entre vous l’auront deviné, c’est Boris Vian.

Je pense que je me souviendrai toujours d’une anecdote de mon grand père à son sujet. Il a en effet eu la chance de côtoyer l’animal durant quelques temps. Je ne peux vous parler des dates avec certitude, mais aux alentours de 1936, ils ont tous deux usé leurs culottes sur les mêmes bancs au lycée Hoche, à Versailles. Mon grand père le décrivait comme un grand gars blond, proche du mètre quatre-vingt-dix, et plutôt lent… à moins que cette lenteur ne soit qu’une illusion découlant de sa taille (parole de grand ;-) Un jour, en cours d’anglais, langue dans laquelle il excellait, le professeur lui ordonna : Vian, prenez la porte ! Le jeune homme s’exécuta et quitta la salle de classe, la porte sous le bras… Légende ou fait réel, après tout peu importe, cette petite histoire a le mérite de bien présenter le personnage.

Le jour où personne ne reviendra de la guerre, ce sera parce que la guerre aura été bien organisée.

Quelques seize ans plus tôt, Boris Vian voit le jour, le 20 mars 1920 à Ville-d’Avray, dans les Hauts-de-Seine. Dès son enfance, il affiche d’importantes facultés intellectuelles à l’école. Malheureusement, à l’âge de douze ans, il est victime d’une crise de rhumatisme articulaire aiguë entraînant une insuffisance aortique. Son cœur l’empêchera de mener une vie normale et cela se reflètera dans certains de ses écrits. Avant de lui prendre la vie, ce problème cardiaque lui aura tout de même permis d’éviter la mobilisation en septembre 1939.

Entre 39 et 45, Vian assiste pour la première fois à un concert de Duke Ellington, et tombe amoureux de la musique du jazzman. Il commence a beaucoup écrire et joue de la « trompinette » (petite trompette) dans des orchestres de jazz amateurs. Cela lui permet de jouer sur scène et de participer à des concours. A la libération, il entretient des relations avec des soldats américains autour du jazz. En novembre 1945, il triomphe à Bruxelles avec l’orchestre Abadie-Vian lors du premier tournoi international amateur. Il fréquente le café de Flore et les Deux Magots à Saint-Germain-des-Prés, où il partage de nombreux moments avec des intellectuels et artistes tels que Jean-Paul Sartre, Raymond Queneau, Juliette Gréco ou Miles Davis. Certains de ces amis (et « ennemis ») se retrouvent dans ses romans. C’est le cas de Sartre, appelé Jean-Sol Partre dans L’écume des jours. Vian aime jouer sur les mots, sur les noms, ceux de ses amis mais aussi le sien. Ainsi, il utilisera de nombreuses signatures au cours de sa carrière : Bison Ravi, Vernon Sullivan…

 Sachez que le mot “cocu” employé comme injure ne peut s’appliquer qu’à un célibataire – sinon c’est une constatation – et que le mot “pédé” ne devient également une insulte que si l’insulté ne l’est pas, etc. (Et que la meilleure façon d’injurier un pédéraste est de le traiter de sale hétérosexuel).

(paru dans Jazz Hot)

Boris Vian et Vernon Sullivan, c’est un peu comme Gainsbourg et Gainsbarre. L’un peut être considéré comme un génie, l’autre n’hésite pas à provoquer. Les deux sont probablement indissociables. Le premier roman de Vian est un roman de Sullivan… J’irai cracher sur vos tombes sort en 1946 et défraie le chronique à travers les thèmes abordés tels que la pornographie. Vian est finalement condamné en 1950 pour outrage aux bonnes mœurs. Le livre aura remporté un franc succès, porté par le scandale, avant d’être interdit par un décret ministériel en 1949. Boris Vian n’hésitera pas à remettre le couvert avec des romans eux aussi noirs et sarcastiques, tels que Et on tuera tous les affreux, toujours sous le nom d’emprunt de Vernon Sullivan.

Malheureusement, ces livres subversifs ont tendance à masquer la qualité des romans que Vian signe de son propre nom. De mars à mai 1946, alors qu’il travaille à l’Office professionnel des industries et des commerces du papier et du carton, il rédige le manuscrit de L’écume des jours. Il nourrit beaucoup d’espoir dans cet ouvrage, espérant remporter le prix Pléiade qui lui permettrait de réellement lancer sa carrière et de vendre plus de livres. Malheureusement, le 25 juin de la même année, son roman ne termine qu’en deuxième position… Il sera tout de même édité en avril 1947 mais ne remportera pas le succès escompté…

Et pourtant, L’écume des jours est probablement l’une des pièces maîtresses de l’œuvre de Boris Vian. On y retrouve tous les ingrédients nécessaires à un roman qui marquera des générations entières. La musique, et plus particulièrement le jazz, est omniprésente tout au long de l’ouvrage. De nombreuses références à Duke Ellington et autres artistes se bousculent et rythment le récit. L’amour joue également un rôle important, se conjuguant sous différentes formes : amour fou, amour physique et amour impossible. Mais Boris Vian sait également se faire critique, et lorsqu’il ne célèbre pas le jazz et l’amour, il enfonce le monde du travail et la religion à coups de métaphores et autres figures de style d’autant plus percutantes que savamment orchestrées. Enfin, bien que basé sur un socle plutôt conventionnel, l’irréel joue un rôle important : alors que le héros du récit, Colin, perd de l’argent, sa maison rétrécit, le fil du temps s’accélère et l’été est englouti par l’automne… Je rêve de voir ce roman adapté au cinéma par Tim Burton…

On se rappelle beaucoup mieux les bons moments ; alors, à quoi servent les mauvais ?

(L’écume des jours)

Vian aime le verbe, les jeux de mots, les contrepèteries, la musicalité des phrases. Il possède ce sens lui permettant de développer un rythme entraînant, nous baladant dans sa poésie. Bien que n’ayant écrit que peu de poèmes (environ deux cents tout de même), la poésie est prépondérante dans les romans du vrai Boris Vian : parfois complètement farfelue, parfois touchante, toujours juste. C’est l’une des caractéristiques majeures de son travail de romancier. En 1951, il finit L’arrache cœur mais Gallimard refuse de le publier (les éditions Vrilles s’en chargeront en 1953, dans l’indifférence la plus totale), persistant à croire que Vian peut mieux faire… Ce dernier, découragé et las de se battre pour ses romans, décide d’arrêter d’en produire. Il se consacre alors d’autant plus à la chanson, finissant même par monter sur scène pour défendre ses compositions : Le déserteur, La java des bombes atomiques, La complainte du progrès… En 1955, il enregistre un disque aux studios Philips : Chansons possibles et impossibles.

Aujourd’hui encore, Boris Vian est beaucoup lu. Il a à son actif onze romans (dont quatre publiés sous le pseudonyme de Vernon Sullivan), quelques deux cent poèmes, cinq cents chansons, plusieurs pièces de théâtre, des nouvelles, de nombreuses chroniques musicales (notamment dans la revue Jazz Hot) et des scénarios de films. Il a traduit de nombreux ouvrages anglo-saxons dans la langue de Molière, a joué de la trompette dans différentes formations de jazz, a participé à quelques films… On ne compte plus les écrivains, paroliers et autres touche-à-tout qu’il a pu influencer. De nombreux artistes le citent aujourd’hui encore en référence. Pour exemple, son poème Je voudrais pas crever a été mis en musique par deux groupes, Les Têtes Raides (album Fragile) et Eiffel (album Abricotine). Sans compter les versions de Serge Reggiani et Bernard Lavilliers. On ne peut que regretter sa disparition trop hâtive, alors qu’il n’était âgé que de trente-neuf ans. De nombreux carnets restés vierges n’auraient souhaité qu’une chose : se voir noircis sous sa plume.

Bibliographie sélective :
J’irai cracher sur vos tombes, 1946
L’Écume des jours, 1947
Et on tuera tous les affreux, 1948
L’Herbe rouge, 1950
L’Arrache-cœur, 1953
Je voudrais pas crever (recueil de vingt-trois poèmes publié à titre posthume), 1962

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Pas de commentaire

    Sab  | 02/05/07 à 16 h 15 min

  • L’Ecume des Jours… Mon dieu mon dieu. Que d’émotions. Respect, moi je dis

  • Marie  | 07/05/07 à 16 h 07 min

  • Merci pour toutes ces informations. En définitive, je crois qu’à part deux de ses bouquins qu’on lit pour l’école, je ne connaissait pas Boris Vian. Merci de me cultiver un peu.

  • engy  | 07/05/07 à 16 h 27 min

  • C’est vrai qu’on se rend compte qu’on connait peu Boris Vian. J’ai apprécié d’en savoir plus, et puis ce coup de la porte, j’aurais bien aimé le faire :D

  • océane...  | 30/09/07 à 18 h 25 min

  • j’ai lue l’Ecume des jours,cela m’a littéralement séduit,une telle sensibilité, ce roman est tout simplement magnifique…

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