Boro, Capa, de l’autre côté du miroir

01/09/09 par  |  publié dans : Livres, Romans

Tout a commencé en 1987. Cette année-là, Dan Franck et Jean Vautrin publient un livre dont l’objectif est de retrouver l’esprit des feuilletonnistes du 19e siècle, dont les romans fleuves étaient publiés dans les journaux. L’arrière-plan, lui, a les couleurs des années trente, là où le vingtième siècle dérape. Le héros est un photographe hongrois, Blèmia Borowicz, dont la trajectoire est parallèle à celle de Robert Capa, fondateur de l’agence Magnum et précurseur du photojournalisme moderne.

En 1987 paraît donc La dame de Berlin, qui nous plonge dans l’Allemagne d’avant Hitler, jusqu’à son accession au pouvoir en 1933. Le succès est tel que trois tomes suivront, sur les années trente : Le temps des cerises en 1990, Les noces de Guernica en 1994 (l’époque du Front populaire et le début de la guerre d’Espagne) et Mademoiselle Chat en 1996 (sur l’immédiat avant-guerre). On y croise Léon Blum et Adolf Hitler, Leni Riefenstahl et Charlie Chaplin, Buenaventura Durruti et Arthur Koestler, l’extrême-droite française et la mafia new-yorkaise, les Brigades internationales et les tortionnaires franquistes… Mais aussi des truands parisiens aux noms sortis tout droit d’un film de Jean Gabin (Pépé l’Asticot, Pégase Antilope, Scipion l’Africain, Pierrot Casse-Poitrine, Dédé Mésange, Paris-Sports) et de putes au grand cœur.

Ce qui fait le succès immédiat de la série (dont Enki Bilal est chargé de dessiner des couvertures immédiatement reconnaissables), c’est la richesse des personnages, la précision documentaire apportée à la description des grands événements et le découpage extrêmement rapide du récit. Les chapitres sont très courts, cinq à huit pages, avec une grande recherche dans les titres : “les arbres ne ramassent pas leurs feuilles”, “le baiser chaud de Satan”, “l’année des sept orages”, qui sonnent comme des messages cryptés de la BBC. Les dialogues, savoureux comme ceux de Michel Audiard, occupent une place essentielle dans la narration. Quelques exemples :

Viens, Lucette, que je pose mes mains froides sur tes quarante heures !

C’est physique. Ce qui lui a plu en moi, je crois que c’est surtout le grand écart.

S’agit pas de jouer de l’orgue dans la brousse !

Ça me ferait mal de me faire trouer la paillasse pour un idéal. Quand je pense que j’ai été réformé pour insuffisance respiratoire !

La fin à Budapest en 1956 ?

En 1997, j’ai rencontré Dan Franck lors d’un salon du livre antifasciste à Gardanne et il m’a dit d’où venait l’idée de Boro : «En 1985, le FN commençait à faire parler de lui, c’est en réaction à ça que nous avons décidé d’écrire ensemble. » Et pourquoi les années 30 ? « C’est une période historique très intéressante. Mais je crois que dans la France d’aujourd’hui, des immigrants hongrois auraient du mal à monter une agence de presse… » Peut-être, mais un fils d’immigrant hongrois s’est bien installé à l’Elysée !
Quand j’ai demandé à l’acolyte de Jean Vautrin jusqu’où irait Boro, il m’a dit que la série s’achèverait probablement en 1956, lors du soulèvement de Budapest. Douze ans et cinq tomes plus tard, on n’y est pas encore.

Il faut dire que Franck et Vautrin n’ont pas chômé, avec une trilogie sur l’Occupation, la Résistance et le Débarquement (Boro s’en va-t-en guerre en 2000, Cher Boro en 2005 et la Fête à Boro en 2007) plutôt décevante, faute d’un fil conducteur cohérent. Le symptôme classique d’une série artificiellement étirée, où deux tomes auraient suffit. A retenir quand même, dans Cher Boro, la vertigineuse plongée au cœur du drame de Caluire, où Jean Moulin fut arrêté par la Gestapo en juin 1943.

La Dame de Jérusalem, le petit dernier sorti en juin et qui évoque la fondation de l’Etat d’Israël retrouve enfin le souffle des premiers tomes. De l’attentat contre l’hôtel King David, en juillet 1946 et qui fit 91 morts (britanniques) jusqu’à la proclamation de l’Etat d’Israël, en mai 1948, on croise David Ben Gourion et Golda Meir, les quartiers arabes de Jérusalem et les kibboutz, les plages où débarquent les immigrants juifs chassés par les nations d’Europe.

André Friedmann, le vrai Boro

Bizarrement, les auteurs font se rencontrer Capa et Boro, à Jérusalem, lors de l’enterrement d’un proche. Il faut dire que la vie de Robert Capa est à elle seule un roman : la biographie que lui a consacré Alex Kershaw nous le montre à l’œuvre sur tous les champs de bataille de son époque, de Madrid en 1936 au Vietnam en 1954 (où il sera tué par une mine antipersonnel à l’âge de 41 ans) en passant par le débarquement de Normandie en 1944 et Israël en 1948. Comme Boro, André Friedmann est né en Hongrie, s’est installé en France où il a créé sa propre histoire en inventant de toutes pièces le personnage de Robert Capa, un mystérieux photographe américain grâce auquel il parvient à vendre ses photos, réalisées pour la plupart au Leica, un appareil miniature méprisé par les professionnels de l’époque.

Comme Boro aussi, c’est un flambeur (il perd régulièrement ses gains au poker) et un tombeur de femmes (il croisera notamment Ingrid Bergman), mais il ne se remettra jamais de la mort accidentelle de son grand amour, Gerda Taro, en 1937. Il a fondé avec Henri Cartier-Bresson en 1947 une coopérative photographique, l’agence Magnum, qui existe toujours. Il est surtout l’auteur de deux des plus grandes photos de guerre du vingtième siècle, celle de la mort du républicain espagnol Federico Borrell Garcia en septembre 1936 près de Cordoue, et celle du GI Edward K. Regan sur Omaha Beach, le 6 juin 1944.

S’il est un livre à parcourir sur Capa, c’est moins cette biographie, assez laborieuse, que le somptueux recueil de photos que lui a consacré Richard Whelan en 2001 : 570 pages, 937 photos en noir et blanc, des photos d’une beauté époustouflante. Quand on lui demandait comment il arrivait à obtenir des sujets aussi naturels et aussi détendus sur des gros plans, Capa répondait simplement : “Aimez les gens, et faites-le leur savoir”.

Les aventures de Boro, reporter photographe sont parues aux éditions Fayard et disponibles en poche chez Pocket (les six premiers tomes).

Robert Capa, la collection, de Richard Whelan, éditions Phaïdon.

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