Carte de fidélité : à garder sur vous

21/05/10 par  |  publié dans : Livres, Romans

Odieux grands patrons et à la religion consommation, Sylvain Rossignol sacrifie ses personnages de fiction.
La grande distribution, on croit tous en connaître un rayon sur le sujet. C’est qu’à défaut d’être notre grande passion (désolé Omar…), les courses se sont imposées comme un véritable rituel païen de nos sociétés modernes. Et progressivement, les emplettes chez les petits commerçants de quartier chers à Jean-Pierre Pernault ont été supplantées. Plaisir pour certains, galère pour beaucoup, difficile en tous cas de ne pas aller chaque semaine délivrer sa petite offrande aux dieux Micheledouarlecler, Karfour, Kazino, Ochen, et autres Lhideul (rayez les mentions inutiles). Faut dire que ce petit panthéon nous garantit les « meilleurs » prix toute l’année. Étonnement, les « jité » oublient souvent de parler de la pression invraisemblable que les centrales d’achat exercent sur leurs fournisseurs quels qu’ils soient, avec le fameux système des « marges arrières » et la manière dont ces mastodontes à cash s’assoient allégrement sur les lois. (Sur tous ces sujets, voir l’ouvrage de Christian Jacquiau, Les coulisses de la grande distribution, Albin Michel, 2000).

Roman de supermarché

Et puis il y a les conséquences humaines encore plus directes de ce mode de distribution. C’est à elles que s’intéresse Sylvain Rossignol dans son deuxième ouvrage. Après le remarqué Notre usine est un roman où il donnait la parole aux anciens salariés d’un site pharmaceutique fermé au terme d’une longue lutte, il propose une nouvelle immersion dans le monde du travail, sous une forme « purement » romanesque cette fois. Encore que bien réaliste. Le décor est cette fois constitué par un hypermarché de Tours baptisé « Pluspourmoinscher ». Tour à tour, l’auteur nous fait partager le point de vue des différents protagonistes qui prêtent vie à ce lieu où la lumière n’est pas le seul élément artificiel : Noémie, la caissière aussi rebelle que carapacée, madame Gillot, la chef du rayon poissonnerie et néo-déléguée syndicale, Julien, le client phobique, chômeur et philosophe, monsieur Némane, le directeur autoritaire qui a donné toute sa vie au Groupe (avec une majuscule) et Poirier, son cadre dévoué mais gentil, Sergent, le chef des vigiles, etc. Une petite galerie de portraits bien commerciale ; mais aussi une foule sentimentale, dont le romancier traduit avec patience les différents états d’âme et aspirations contrariées. Tout ce petit écosystème est chamboulé lorsque se profile la perspective d’une ouverture le dimanche 24 décembre. Au « réalisme » économique des décideurs, les salarié-e-s envisagent alors de répondre par la grève. Et par là de réaffirmer leur dignité quotidiennement piétinée par une accumulation de détails…

Si certaines situations pourront sembler à raison un peu caricaturales, il n’en reste pas moins que ce roman mérite le détour, tant pour son fond que sa forme. Outre une indéniable profondeur sociologique, mettant en lumière les conditions structurelles d’emploi des femmes et des hommes qui font tourner l’organisation aseptisée des « hyper » et « super » – entre temps partiels et horaires gruyères subis, flicage et manque de considération – ou les différentes logiques qui animent les uns et les autres, dont les intérêts arrivent souvent à se contredire malgré eux, la trame de l’ouvrage est en effet essentiellement tissée de dialogues ou monologues intérieurs, ce qui lui donne un rythme très vivant. Et nul doute qu’après sa lecture, vous ne ferez plus vos courses comme avant…
Carte de fidélité de Sylvain Rossignol, éditions La Découverte, « Les empêcheurs de penser en rond », 14 €.

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