D’Auschwitz aux 3 Adolf

01/12/08 par  |  publié dans : BDs&Mangas, Livres | Tags :

Pour ce mois de décembre, en cette fin d’année, nous avons décidé de mettre en lumière deux œuvres au thème proche, qui ne sont pas à proprement parler des nouveautés, mais dont la réédition cette année, les place à nouveau sur le devant de la scène. Œuvres incontournables.

Auschwitz

de Pascal Croci, Emmanuel Proust éditions, collection Atmosphères, nouvelle edition mars 2008, 76 pages + 10 pages de doc.

Auschwitz fait partie de ces albums qui ne laissent que peu de place à la surprise. Avant même d’avoir ouvert le livre, on sait déjà de quoi ça parle, on suppose ce qu’on va y ressentir, on hésite à tourner la première page. Auschwitz, un terme si difficile à prononcer mais dont tout le monde connaît l’orthographe. Passé ce moment d’appréhension, il faut se lancer, ouvrir les portes du passé parmi le moins glorieux de l’Homme. Auschwitz…

Cessia et Kazik fuient la mort depuis près de cinquante ans. Survivants des camps de la mort, ils sont aujourd’hui aux prises de la police politique en pleine guerre des Balkans. Au seuil de leur vie, ils se remémorent et se racontent leur version d’Auschwitz. Capturés et séquestrés en même temps, ils ont été séparés dès leur arrivée : le père d’un coté, la mère et la fille, Ann, de l’autre. La première lecture est celle du père, essayant de comprendre l’absurdité du monde qui l’entoure, affrontant l’horreur de jeter à la fosse commune des milliers de cadavres décharnés, vidant les chambres à gaz, y découvrant même au passage sa fille survivante. Ils ont été prisonniers à la toute fin de la guerre. Si Kazik s’est enfui, Cessia, elle, s’est retrouvée libre après la destruction du camp par les Nazis eux-mêmes. Quant à la jeune Ann, miraculée de la chambre à gaz, le typhus l’emporta avant même qu’elle n’ait pu franchir les grilles en ruines.

Le scénario utilisé par Pascal Croci est une fiction composée à partir de nombreux témoignages que l’auteur a recueillis au cours de la longue préparation qu’a nécessité l’album. Cette édition s’accompagne d’ailleurs d’un dossier d’une dizaine de pages éclairant les années de production d’Auschwitz.

A la lecture de l’album, le sentiment présupposé s’est bien révélé. Il s’accompagne d’un autre peut-être moins évident au départ : Auschwitz est un album difficile mais beau. Beau dans le sens d’esthétique. Le coup de crayon de Pascal Croci, agrémenté des nuances de gris, en fait une œuvre magistrale. Les personnages sont ciselés par des contours incisifs, anguleux, qui durcissent l’austérité des bourreaux et la maigreur des victimes. Le sujet délicat de la Shoa est admirablement servi par la technique de Pascal Croci, lui permettant de ne jamais faire de pathos. Les personnages, féminins ou masculins, présentent le même regard, les mêmes contours, uniformisant les victimes, confondant les histoires (?).

Auschwitz fait partie des albums qu’il faut avoir dans sa bédéthèque. On peut le montrer au plus jeune, en faire un document pédagogique, un moyen de ne jamais oublier. Auschwitz a d’incontestables qualités graphiques et émotionnelles qui en font un album à la fois beau et dur. Très dur. On a presque du mal à le lire d’une traite. On peut regretter simplement le bavardage de l’album. Lorsqu’on possède l’aptitude de Pascal Croci à empoigner le lecteur, à doser la juste distance entre la fiction et la documentation, il semblerait superflu de rajouter tant de phrases, voire même d’événements. Mais on ne doit pas se laisser aveugler par le thème général de l’album et oublier qu’Auschwitz est aussi une histoire avec un petit h.

Histoire des 3 Adolf

3 tomes, par Osamu Tezuka, Tonkam éditions, édition de luxe parue entre mai et octobre 2008

Nous revoici plongés dans l’horreur de la Seconde Guerre Mondiale mais d’une manière tout à fait inédite grâce au « Dieu des mangas », Osamu Tezuka. Si l’on devait retenir seulement deux des œuvres les plus connues du mangaka, on pourrait citer le Roi Léo en 1950 et Astro Boy (Atomu Taishi) en 1951.
Tezuka n’a pas dix ans lorsque le Japon envahit la Chine, est un préadolescent lors de l’attaque de Pearl Arbor et vit dans la ville du Japon où est rassemblée la plus grande communauté juive de l’Archipel. Tezuka est un témoin direct des événements de la Seconde Guerre Mondiale. Il lui a fallu pourtant près de cinquante ans pour décider de construire un récit sur ce thème. L’histoire des 3 Adolf est une fiction.

Allemagne 1936. Alors que les jeux de Berlin battent leur plein, Sohei Togué est journaliste sportif pour la presse japonaise. Pendant la course olympique, il reçoit un appel de son frère Isao, étudiant à Berlin. Paniqué, ce dernier veut absolument voir son frère pour lui remettre des documents importants. Le moment du rendez-vous est raté, Togué arrive trop tard et ne trouve que le corps de son frère sauvagement assassiné. Alors que la police récupère le corps, Togué ne trouve plus aucune trace de son frère, comme s’il n’avait jamais existé. Contre tous, Togué mène l’enquête. Parallèlement au Japon, à Kobe, deux jeunes garçons font connaissance : tous deux sont d’origine allemande, blonds aux yeux clairs, tous deux s’appellent Adolf, ils ont le même âge…pourtant l’un est fils de Consul Nazi, appartient aux Jeunesses Hitlériennes, l’autre issu d’une famille d’immigrés Juifs. Le fil de l’histoire réunira les différents protagonistes que la Guerre se chargera d’opposer.

Osamu Tezuka est considéré comme le Hergé japonais, tant son œuvre marqua le langage narratif de générations entières de mangakas. Très influencé au début de sa carrière par les comics et les dessins animés américains, notamment ceux de Disney, Tezuka emploie un dessin souple, fluide, déforme et allonge les corps pour accentuer une émotion ou intensifier un propos. Il se rapproche de la ligne claire européenne et sa construction narrative est fluide et organisée. Tezuka développe une écriture graphique souple et percutante dont beaucoup de mangakas se sont détachés aujourd’hui privilégiant le rythme, la surenchère d’effets.

Tezuka s’accorde à la simplicité et la fluidité de son récit nous entraîne à lire les 250 pages du premier tome d’une traite. L’histoire rend compte d’un aspect de la Seconde Guerre Mondiale peu connu en Occident, la condition des immigrés juifs arrivés à Kobe pour rejoindre les Etats-Unis.
Encore une œuvre à avoir dans sa bédéthèque.

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