Des dieux et des hommes

01/08/08 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags : ,

Pour les mâles, les vrais.

American Gods, de Neil Gaiman

L’anglais Neil Gaiman s’est taillé une place de choix chez les amateurs de fantastique et de fantasy en l’espace de quelques romans seulement. Journaliste de formation, Gaiman a fait ses armes sur De bons présages, co-écrit avec Terry Pratchett, et en signant les scénarii de comics et romans graphiques (avec le parrainage de son ami Alan Moore). C’est là, dans des séries comme The Sandman (1989-1996, 75 épisodes), qu’il développe un goût particulier pour les histoires et contes mythologiques. Ses œuvres sont parcourues de dieux, de démons, de sorcières et de princes charmants dans des mondes revisités – voire franchement parallèles.

American Gods suit Shadow, un grand dadais sans grande ambition, une feuille qui se laisse balader par le vent, mais que certaines circonstances ont amené à purger une peine de 3 ans de prison. A quelques jours de sa libération, Shadow est bien décidé à reprendre une vie tranquille. Las, sa femme, son petit bout d’amour adoré, s’est crashée dans un accident de la route avec le joujou d’un autre dans la bouche. Difficile après ça pour Shadow d’avoir envie de reconstruire quoi que ce soit. Sur ces entrefaites, dans l’avion qui le mène à l’enterrement, il fait la connaissance de Mr Wednesday, un businessman, vieux beau et vieux grigou, qui lui propose de devenir son garde du corps. Seulement voilà, Mr Wednesday est l’une des incarnations du Dieu Odin, en tournée sur le continent pour rassembler tous les dieux de l’ancienne génération, en vue d’une guerre qui doit les opposer aux forces matérialistes de cette fin de XXème siècle, début XXIème : portables, internet, médias, malbouffe, fric… et ce n’est que le début.

Sujet casse-gueule en perspective, que de symboliser les interrogations métaphysiques de l’homme moderne en des symboles aussi crus : il faut vous imaginer l’un des méchants, le dieu de la culture internet/geek, en adolescent boutonneux fan de Mcdo. C’est d’un simplisme presque lourd… ici tout simplement brillant. American Gods est donc un roman fantastique à suspens, où un héros malgré lui va tenter de trouver son rôle au milieu d’un road movie et d’aventures dont dépend accessoirement le destin de l’humanité. Ça se lit avec enthousiasme, c’est parfois long (600 pages en édition de poche) mais toujours prenant. Et finalement fascinant. L’Amérique selon Gaiman est habitée de dieux plus ou moins puissants selon que leur culte rencontre toujours des adeptes ou non. Tantôt décrits comme des messieurs tout-le-monde, tantôt comme des rock stars déchues, ils acquièrent une complexité et une proximité réjouissantes. Il en est de même pour le personnage principal, Shadow, dont on sent bien qu’il recèle quelque chose d’unique, mais dont la passivité empêche d’abord l’entière adhésion.

Le caroussel de l’attraction touristique “The House on the rock” dans le Wisconsin, où figurent 200 animaux différents. Gaiman utilise le lieu dans son roman pour donner accès à son héros à la dimension des dieux.

Au-delà, Gaiman réussit l’exploit de synthétiser quantités d’éléments qui pris à part pouvaient chacun donner matière à un roman. Le territoire est parcouru de légendes, reprend une dimension sauvage et une immensité qu’on oserait presque plus lui donner tant nos yeux sont tournés vers les excès des « Etats-uniens » et de leurs politiques. L’Amérique devient le théâtre d’un grand raout mystico-cosmique qui la fait briller de tous ses feux, et l’american dream est discuté sous le coup de mythes plus ou moins enchanteurs. Tous cela sous une plume qui allie une puissance d’évocation et un humour décalé aux accents british…

On le savoure comme un bon conte pour adultes (amateurs d’Harry Potter, voilà de quoi passer un très bon moment) et, malgré la tristesse et la mélancolie qui le traversent parfois, American gods donne une sacrée pêche – et on en redemande. En somme : de la pop culture de haute voltige.

American Gods, Neil Gaiman, ed. J’ai Lu, moins de 10 euros.

Les Morsures de l’ombre, de Karine Giebel

Autres latitudes, autre style, avec la toulonnaise Karine Giebel et son roman Les Morsures de l’ombre (ne pas confondre avec Les morsures de l’aube du très bon Tonino Benacquista).

D’entrée, le ton est donné. Benoît, commandant de police, se réveille dans une cave, une cellule à barreaux, quelque part… la veille il a levé une femme dans un bar, il se souvient d’une étreinte et puis… plus rien, le vide… elle l’a sûrement drogué… Elle n’a pas l’intention de le laisser partir en tout cas…

Histoire d’un mec affamé et torturé par une femme, quoi. Les morsures de l’ombre fait partie de ces petits plaisirs coupables bien pratiques pour meubler une après midi sur la plage – bien qu’en l’occurrence on le conseillera un soir d’orage, l’hiver prochain, pour se faire des sensations fortes avec un bon thé et une bonne playlist. C’est écrit sans grande finesse, sans grande crédibilité dans les dialogues, sur des personnages réduits à leur plus simple expression (bien qu’une voix dans l’oreillette nous souffle qu’on s’en fout, c’est pas le but des romans policiers). Soit le flic Don Juan mais qui aime sa femme quand même, et sa geôlière folle à lier qui veut lui faire PAYER, PAYER !!!! Oui mais quoi ?

Les morsures de l’ombre appartient à cette mouvance du néo polar (Franck Thilliez et consorts) qui tient plus du scénario que de la littérature et fait étalage de gore et de sensations fortes qui fleurent bon le Stephen King et le film de série B ricain (rebondissement final au ralenti compris). Au fond, seule compte l’implacable machine de l’intrigue, menée à 100 à l’heure, sans temps mort. Une fois happé par le récit, on y reste et on n’en décolle pas avant la dernière page. Alors on ne s’explique pas très bien cet intérêt sorti de nulle part – quoi que pour un homme, il s’agit ni plus ni moins que de regarder l’un de ses congénères se faire castrer, tandis que ces dames pourront peut-être projeter tout ce qu’elles aimeraient faire subir au dernier goujat qui a croisé leur vie – et passé le choc du dénouement, on oublie tout très vite. Mais quel choc !

Les morsures de l’ombre, Karine Giebel, ed Fleuve Noir, environ 15 euros.

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