Duma Key de Stephen King. Les couleurs de l’horreur…

16/04/09 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags : ,

Trente cinq ans après la publication de Carrie, la petite entreprise de Stephen King ne faiblit pas. Le roman Duma Key vient à peine de sortir en France, que son dernier recueil de nouvelles – Just past Sunset – est déjà dans les rayonnages des librairies anglo-saxonnes, et son prochain roman – Under the Dome – est prévu pour l’automne. Pas mal pour un auteur qui annonce sa retraite tous les six mois, terrifié à l’idée que l’inspiration vienne, un jour, à lui manquer. Et justement, c’est d’inspiration et d’énergie créatrice dont il est question dans cette dernière fournée, donc, Duma Key, du nom d’une île imaginaire de Floride ici théâtre des opérations.

Edgar Freemantle, entrepreneur en BTP d’une cinquantaine d’années aux affaires florissantes, voit sa vie brutalement basculer le jour où il manque de se faire écraser dans sa voiture par une grue. Un bras en moins, la hanche explosée, la mémoire qui se met à bugger : Edgar en réchappe de justesse. Et commence de longs mois de rééducation durant lesquels il est pris de violents accès de rage et de douleur. Au point que sa femme finira par le fuir, le laissant seul face à ses pulsions suicidaires. Au bout du rouleau, Edgar suit les conseils de son psy et part se mettre au vert. Il choisit de louer une maison sur pilotis d’une île de Floride. Là, il sympathise avec la doyenne Elizabeth Eastlake – propriétaire des ¾ de l’île – et son garde malade, Wiseman. Bercé par les roulements des vagues et l’atmosphère envoûtante de la maison, Edgar reprend le dessin et la peinture, modeste talent qu’il avait du zapper dans sa jeunesse.

Sauf que les toiles qui naissent sous ses traits de pinceaux et dans des moments d’absence n’ont rien d’ordinaire. Les tableaux, d’une beauté stupéfiante, semblent prendre vie et ouvrir une fenêtre sur le passé – forcément trouble – de l’île. Effets des lieux ? Génie créateur ? Force paranormale ? Et s’il était question des trois à la fois ?

Il y a toujours eu chez Stephen King une interrogation sur le geste artistique et l’inspiration créatrice : leurs origines, leurs pouvoirs parfois inquiétants – romantiquement parlant bien sûr. D’où viens-je, que fais-je, pourquoi écris-je ? C’était déjà au travail dans Misery, c’était en lisière de Désolation, c’est revenu dans Rose Madder, avant de culminer dans l’excellent Sac d’Os : des histoires d’écrivains pour qui écrire est une nécessité autant qu’une fièvre inquiétante, qu’ils travaillent en artisans tout en se laissant, parfois, submerger.

Pour bien comprendre, il faut savoir que King a fini par développer son Univers perso, un ailleurs (Enfer, monde parallèle, Paradis, Walhalla, monde des idées platonicien… ) source originelle du mal, des monstres et folies en tous genres, mais aussi de l’énergie à l’état pure. Il en a établi la nomenclature dans La Tour Sombre, et on en trouve des ouvertures dans des œuvres aussi diverses qu’Insomnies, Cœurs perdus en Atlantide, Roadmaster. Une réflexion mise en scène d’abord à grand renfort de religion, puis de fantômes, de divinités et d’envoûtements, enfin dans une veine de plus en plus mystique avec le complètement barré Histoire de Lisey. Dans ce dernier, un écrivain allait carrément chercher son inspiration en s’abreuvant à une mare de mots / d’idées dans un ailleurs peuplé de créatures étranges.

Duma Key s’apprécie sous cette lumière : Edgar comme paratonnerre entre le monde d’ici-bas et ce fameux ailleurs kingien, l’énergie créatrice comme une manifestation de l’inquiétante étrangeté, du Beau, etc.

Au delà, Duma Key est un très bon roman, que pour situer simplement on rangera quelque part entre Rose Madder et Sac d’Os. La narration à la première personne permet à King de brosser un personnage attachant, à la psychologie très, très travaillée (et pour cause, l’auteur a lui-même souffert d’un grave accident qui l’a plongé dans le même état qu’Edgar au début du roman). Les seconds couteaux ne dépareillent pas, et on est toujours saisi par la brutalité avec laquelle le King nous annonce la mort à venir d’un personnage qui nous était cher au détour de deux phrases en fin de chapitre – juste le temps de tourner la page pour digérer la nouvelle et se préparer au pire.

Il est question non seulement d’art et de création, mais de famille, d’amitié entre quinquas, d’amour, d’espoir d’une vie meilleure, d’un drame et de péchés anciens dont les échos balaient la vie de personnages ordinaires des années après. Comme d’habitude, l’exposition est longue, très longue, et le rythme décolle lentement, ici sans grands effets de gore et de violence comme c’est le cas dans un Cellulaire mais par touches et apparitions éparses. Dans des romans tels que Duma Key, King perd en spectaculaire ce qu’il gagne en humanisme et en vérité des caractères.

On le lit pour compatir avec ses personnages plus que pour les voir triompher du mal.

Sortie depuis le 1er avril chez Albin Michel, 656 pages, 23,90 euros

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3 commentaires

    nempower  | 20/04/09 à 16 h 02 min

  • Ce dernier Stephen King est tellement prenant que Guy en oublie de finir la terrasse. Merci Holden… LOL

  • Holden  | 20/04/09 à 17 h 14 min

  • Héhé… je sais pas si je dois dire “tant mieux” ou “tant pis”… ;)

  • bcolo  | 03/05/09 à 21 h 00 min

  • Entre Rose Madder et Sac d’os, en effet, c’est là où je situerais cet opus, plus intéressant par son côté analyse des personnages et discours sur la création que par la description des forces du mal qui pour ma part me laissent plutôt indifférent. Bonne analyse en tout cas !

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