Entretien avec Marie-Aude Murail

02/12/10 par  |  publié dans : Auteurs, Livres | Tags : ,

Elle est une star dans les CDI et les bibliothèques de collège. Et pourtant, elle est drôle et pas poussiéreuse du tout. Marie-Aude Murail publie des nouvelles et des romans depuis vingt ans, sans que son succès auprès des 10 ans et plus ne faiblisse. Chez Bayard ou à L’Ecole des loisirs, ses textes obéissent à une règle : ne pas confondre jeunesse et manque d’intelligence. “Ne pas être condescentant”, dit Marie-Aude Murail. Partant de cette exigence, elle manie les genres et les sujets avec adresse : série d’enquêtes policières doublées d’une quête identitaire, romans réalistes sur un ado cynique et trop gentil, récits historiques… Rencontre avec un écrivain qui “avance masquée”.

Comment devient-on écrivain pour la jeunesse ?
Lorsque j’avais 12-13 ans, j’écrivais des histoires pour ma petite soeur. Pas pour le prof de français. Quand j’ai essayé d’être publiée, je me suis d’abord adressé à des éditeurs pour adultes. Après quelques livres, je me suis aperçue que j’allais dans le mur. Dans “publié”, il y a “public”. Comment nourrir son oeuvre sans se détruire ? Le risque lorsqu’on s’adresse aux adultes, c’est de rester très proche de soi, dans une forme de journal intime. Je n’avais pas envie de me dévoiler ainsi. On m’a proposé d’écrire pour Bayard Jeunesse, j’ai tenté, ça a marché. Mes livres ont vite trouvé un public, et moi j’ai été soulagée. On peut inventer une histoire sans mentir, même en disant la vérité. Dans mes textes, j’avance masquée: je parle de moi, du monde, d’une autre façon. C’est ça, être romancier. Pour moi, le détour par la jeunesse était nécessaire.

Devenez populaire en cinq leçons

Comment faire pour rester proches de ses lecteurs ?
Je connais bien mes lecteurs: je les rencontre souvent, je m’intéresse à eux, à ce qu’ils aiment. Pendant que j’écris, je dois penser à eux, sinon je me perds. Le désir d’écrire est fragile, il faut éviter les pressions extérieures, sans pour autant oublier l’autre. Je commence une histoire pour moi, puis je pense aux lecteurs. C’est là qu’il faut être exigeant: ce n’est pas facile d’en donner pour leur argent à des enfants de 7 ou 12 ans. Ils ont des besoins en émotions et en découvertes à satisfaire, sans disposer de toutes les références de lecture. Il faut être à la hauteur de l’effort qu’ils fournissent. Sans être condescendant. C’est le piège dans lequel tombent certains écrivains qui se mettent à écrire pour la jeunesse…

Les jeunes lecteurs ont-ils changé depuis vingt ans que vous écrivez pour eux ?
A part les modes, les genres qui sont apparus, on a découvert des serial readers qui lisent plus de gros livres qu’avant. Aux écrivains d’offrir cette marge de manoeuvre. Mais il y a une distorsion entre la capacité de lecture des jeunes et leur maturité. Elle a toujours existé, mais les capacités de lecture ne se sont pas améliorées depuis dix ans… Pour autant, les jeunes ne sont pas devenus plus cons ! J’ai aujourd’hui des discussions avec des élèves du primaire que j’avais avant avec des adolescents. Ils maîtrisent l’ironie, l’humour, ils disposent de beaucoup d’informations… Alors que leurs capacités de compréhension augmentent, les problèmes de lecture subsistent.

Comment expliquez-vous ce décalage ?
On est dans une civilisation très orale. L’information arrive par des canaux différents que l’écrit.

Quel peut être le moyen de résoudre ce manque ?
Je suis une grande partisane de la lecture à voix haute. On peut tout rendre accessible, les idées, les émotions. C’est l’écriture qui résiste. D’ailleurs, les enseignants devraient davantage raconter les histoires aux élèves. Pour reprendre le cas de La Princesse de Clèves, ce n’est pas étonnant que les élèves aient du mal sans contexte, sans accompagnement ! J’ai lu des livres à voix haute à mon fils jusqu’à la terminale…

S’ils sont plus matures, on peut donc parler de tout avec les enfants d’aujourd’hui ? Il n’y a plus d’interdits ?
On aborde toujours les mêmes sujets : l’amour, la vie, la mort… Je n’ai jamais été arrêtée par les tabous. Ce qui compte, ce sont les mots choisis pour en parler. Pour le cas de Oh, boy !, par exemple, il fallait trouver les termes adéquats pour parler d’homosexualité. En CP, les enfants savent ce que cela existe mais ils n’ont pas toujours les mots justes. Les livres servent à ça. Si un enfant dit “le héros” pour désigner le personnage homo, j’ai gagné. Cela veut dire que les choses deviennent normales, acquises. Je ne cherche pas la provocation. Il faut amener les idées de manière sincère et simple. L’humour étant ma défense, mon arme.

Nos amours ne vont pas si mal

Dans vos livres, vous mettez très souvent en scène des familles chamboulées, recomposées… Pourquoi cette récurrence ?
On est dans une société où la famille prend lourd, même si on l’idéalise. Mes romans en sont le miroir. Et puis, une famille en crise est un élément dynamique pour l’intrigue. Il suffit de voir le nombre d’orphelins que compte la littérature du XIXe siècle, tous ces Oliver Twist…

Quand vous avez commencé à publier, avez vous eu l’impression de participer à un renouveau de la littérature jeunesse ? D’arriver à un moment où on lui accordait plus d’attention ?
Pour les ados, non. J’écrivais dans mon coin. J’ai démarré au moment où la collection Medium de L’Ecole des loisirs (qui s’adresse aux lecteurs dès 12 ans) s’est développée. Dans ce domaine, la France était en retard par rapport aux Etats-Unis. D’ailleurs, L’Ecole des loisirs a commencé par beaucoup traduire avant de publier des auteurs francophones. Ça a mis du temps.
Maintenant, les collections se multiplient, c’est un secteur rentable qui se développe.

Amour, vampire et loup-garou

Que vous inspirent les succès écrasants de Stephenie Meyer et J.K. Rowling ?
Je ne les ai pas lus… Je viens de louer le DVD de Twilight pour me tenir au courant. De toute façon, il y a toujours eu de gros coups dans l’édition. Est-ce qu’on sait ce ce qu’il en restera ? Il faut tracer sa route tranquillement, en restant un peu centré sur soi. J’ai encore des choses à raconter. Et puis, on n’est pas que le lecteur de trois livres dans sa vie.

Nous on n’aime pas lire

Quelle lectrice étiez vous, petite ?
Lorsque j’étais enfant, on nous proposait beaucoup moins de littérature adaptée. On tombait vite dans les classiques : la Comtesse de Ségur, la collection Rouge et Or. Je lisais aussi les livres de mes grands frères, Arsène Lupin et compagnie… J’étais amoureuse de Tintin. C’est très important d’être amoureux quand on lit. Vers 10/11 ans, je me suis mise à lire tout et n’importe quoi, aussi bien L’Art poétique de Boileau que la BD Pim Pam Poum. Je comprenais, ou pas, mais je ne lâchais pas les livres. Il faut dire qu’on avait le temps. On s’emmerdait beaucoup, quand on était petits… Plus que les enfants d’aujourd’hui.

Vous faites lire vos manuscrits à vos enfants ?
Mon mari et mes enfants sont mes premiers lecteurs. En plus, j’ai des enfants d’âges assez espacés, donc j’en ai toujours eu un sous la main. Pour certains romans, ils ont été mes rabatteurs d’informations.
Les livres de Marie-Aude Murail sont édités chez Bayard Jeunesse, Gallimard Jeunesse, et à L’Ecole des loisirs.

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