Frédéric Moret : interview Zinc

01/04/11 par  |  publié dans : Auteurs, Livres, Romans | Tags :

Frédéric Moret est un passionné, et on se doute qu’il en faut de la passion pour monter une maison d’édition… A l’heure où certains se questionnent à savoir si l’usage des ebook va bousculer ou pas nos habitudes de consommation littéraire, il est bon de trouver des “originaux”. Et parce qu’Envrak aime renifler l’odeur du vieux papier, tout comme celle de l’encre fraîchement imprimée; nous avons souhaité nous entretenir avec un vandale du gabarit classique.

Frédéric Moret, de Zinc Editions

Frédéric Moret, quel chemin a bien pu vous conduire à l’édition?

Le chemin vers l’édition, il est venu par frustration professionnelle. À l’époque, j’étais graphiste en free-lance, et à force de faire des choses dans lesquelles je ne me reconnaissais pas, j’ai eu envie d’être plus actif que passif et d’avoir un espace de création entièrement libre et sans les contraintes du travail de commande. Au départ, il s’agissait d’auto-édition. Avec mon ex-associée (Zinc est une association), plutôt que de se casser le nez chez d’autres éditeurs qui nous auraient de toute façon répondu par des lettres de refus type, on a décidé de le faire nous-même. Depuis, elle est partie et je me retrouve seul aux commandes.

Sur la piste de Loup des Carpathes

Pouvez-vous nous raconter l’histoire de votre rencontre avec Igor Kralik et les raisons qui vous ont poussé à vous aventurer dans une telle parution ? Avez-vous des nouvelles du Loup ?

J’ai rencontré Igor Kralik lors de la projection d’un documentaire sur les SDF, où ses dessins ponctuaient le film. Pendant cette soirée, Igor a montré son book à quelqu’un, j’ai jeté un œil par dessus leurs épaules, et je me suis dis que faire un livre avec ce type, ça aurait du sens. D’abord pour son travail, mais aussi pour ce que ça pourrait représenter pour lui, vagabond étranger à Paris (il vient de Slovaquie), de publier un livre. Et pour Zinc, de se lancer dans cette aventure. J’ai donc pris contact avec lui et nous avons réfléchi ensemble à ce que nous pourrions faire. Il se trouve qu’il avait déjà beaucoup travaillé à la construction d’une histoire à travers Paris. Il avait dans ses cartons plus de 800 dessins, tous représentant des scènes de sa vie de “SDF”. Sur la piste de Loup des Carpathes en est un condensé. C’est un témoignage brut et sans misérabilisme de la vie d’Igor Kralik dans les rue de Paris. Il y a les dessins, mais il y a aussi les textes, que j’ai décidé de ne pas corriger ni réécrire ni retaper pour une éventuelle mise en page. Ainsi, ils sont simplement scannés et publiés tels quels, avec les ratures, les fautes et les imperfections de son français. Cette option me paraissait beaucoup plus éloquente qu’un texte corrigé de ses aspérités.
Igor Kralik a ensuite réussi à se faire prêter l’Espace des Blancs-Manteaux dans le Marais pour une durée de dix jours, où il a pu exposer ses 800 dessins, et accessoirement vendre son livre. Aujourd’hui, il n’est plus dans la rue. Il aurait même trouvé du travail. Mais à vrai dire, nous avons un peu perdu le contact. Une fois l’aventure de cette publication achevée, les raisons de se voir se sont un peu perdues dans la nature, même si on s’appelle de temps en temps.

Illustration d’Igor Kralik

Naissance d’une

La poésie, ce n’est malheureusement pas ce qu’il y a de plus « bankable ». Alors conscient ou inconscient dans ce choix éditorial?

Effectivement, la poésie, c’est vraiment pas bankable. J’ai fait ce bouquin avec des gens qui travaillent à mes côtés. On bosse dans le même bureau pour être clair (en marge de Zinc, dans une autre entreprise). En papotant un jour à la pause clope, voilà-t-y pas que nous nous rendons respectivement compte que nous avons des activités extra-professionnelles qui pourraient bien être complémentaires. Et constatant que la nature de ces activités étaient de surcroît de bien belle facture, nous nous avons décidé d’un commun accord de la publication de cet ouvrage. Ainsi, nous pouvons dire sans trop nous tromper que Naissance d’une est un livre réalisé entièrement en heures supplémentaires. Ça n’est donc pas à proprement parler un “choix éditorial”. C’est plutôt l’envie de faire quelque chose avec des gens que j’aime bien (et qui m’aiment bien). Le résultat, j’en suis assez fier. Certes, c’est pas le livre le plus rentable du monde, mais il est néanmoins très réussi. Les gens le regardent dans les salons : il a beaucoup de succès et d’estime.

Amère Baltique

Une œuvre originale qui illustre bien le piquant des formats de vos parutions. Non conformistes à souhait, on aime ça ! D’ailleurs, vous les choisissez comment les formats? Et les libraires, eux, ils en pensent quoi?

Les formats sont choisis en fonction de l’objet qu’on veut faire. Par exemple, pour le livre d’Igor Kralik, il correspond à peu près aux format des originaux. Pour Naissance d’une, on voulait quelque chose de particulier, qui pourrait évoquer un paysage ou une ligne d’horizon, et la reliure appuie également le côté “précieux” de l’objet (reliure à la bodonienne). Pour La Planète Alphabet (un abécédaire pour les tous petits), j’ai choisi le tout carton (reliure à la chinoise) pour éviter une interruption de l’illustration dans la double page ; c’est à dire qu’au lieu d’avoir le pli de la reliure traditionnelle, là on a juste une rainure et on ne perd rien de l’image. C’était particulièrement intéressant sur cet ouvrage, car la mise en page fonctionne complètement avec les images. Pour ce qui est des livres-objets, je réfléchis d’abord à un principe de narration. Le reste suit. Pour les polars postaux, ce sont des cartes postales au format allongé. Rien de très original. Là où ça devient intéressant, c’est que l’histoire est écrite à la première personne, et le lecteur entre dans la correspondance d’un autre, ce qui induit une lecture collective, en contradiction avec le principe de lecture traditionnelle, individuelle. Pour les polars sous-bocks, outre le fait que la nouvelle soit imprimée sur des sous-bocks, l’histoire se passe entièrement ou en partie – selon le titre – dans un bar, ce qui donne du sens à l’objet. Pour les titres Miss Acapulco et Cabotage, ils sont présentés sous forme de carte (routière ou maritime), parce que les histoires sont des récits de voyage, où le déplacement joue un rôle essentiel. La forme des livres est donc complètement liée à leur contenu et participe à la narration.
Les libraires, hummm… ! Ils sont assez peu nombreux à soutenir ce type de production. Car effectivement, ces livres-objets ne se vendent pas tout seuls. Il faut les accompagner, expliquer, montrer. Bref, il faut bosser ! Et là, la sélection se fait sentir immédiatement… Mais bon, il y a aussi des gens plus courageux, plus curieux, plus ouverts, plus accueillants.

CAT,Collection Polar sous-bocks; 6 sous-bocks= 6 chapitres

Et pour cette année 2011, vous nous concoctez quoi?

En prévision, on a deux nouveaux polars postaux et une coédition avec Antidata qui devraient voir le jour courant mai, et j’ai un livre/DVD qui est en ce moment chez l’imprimeur. Il s’agit d’un recueil de photos accompagné d’un documentaire sur la destruction du palais de la république de Berlin, qui était l’ancien siège de la dictature d’Allemagne de l’est, et qui a été entièrement rasé, laissant un vide béant dans la ville. Bon, ça ne va pas intéresser des masses de gens en France, mais le livre promet d’être très beau, avec une reliure jolie. Et puis j’ai aussi un “livre” en cours (un dépliant / fresque) sur la solitude des mythes et légendes. Ça va s’appeler Alone, ça parle de toutes ces fées, sirènes, loups garou, yétis et autres bizarreries qui n’ont pas d’histoires d’amour car seuls spécimens de leur race ou de leur genre. Sinon, nous avons également de prévue pour l’automne, une installation à la faculté de Cergy Pontoise, dans le même principe que ce que nous avions réalisé à la médiathèque de Troyes.
Et j’ai encore un polar en cours de réalisation qui devrait sortir en 2012, qui est une histoire assez rustre et dure, illustrée de façon très raffinée, ce qui crée une impression de décalage.

Cabotage, Collection Polar Poster

Liberté, liberté chérie… Un mot?

Je reviens sur le métier de libraire. Comment se fait-il que tant d’établissements vendent sans rechigner le dernier livre de Patrick Poivre d’Arvor, et aucun livre de Zinc éditions ? Là, j’aurais bien quelques réponses à proposer, mais elles sont d’une telle simplicité qu’elles ne peuvent être exactes. Il y a un mystère que je ne m’explique pas…
Lire aussi : Zinc éditions : au fond la forme
En savoir plus sur http://www.zinc-editions.net

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