Georges Orwell, 1984

02/01/17 par  |  publié dans : A la une, Livres, Romans | Tags : ,

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Une vie

Éric Arthur Blair est un homme étrange, il sert dans la police de l’empire britannique aux Indes et en Birmanie, émigré à Paris il tente de vivre de sa plume, vit avec les clochard, puis il rentre en Angleterre où il sera professeur. En 1936, il est l’un des combattant de la liberté dans les brigades internationales, avec le POUM, il y rencontre l’horreur du fascisme et l’horreur stalinienne. Revenu blessé il est présentateur à la B.B.C. pendant la guerre, puis Directeur de l’hebdomadaire « The Tribune ». En 1945 il repart en France et en Allemagne comme envoyé spécial de The Observer. Atteint de tuberculose, il meurt à 47 ans à Londres.
C’est le trajet exceptionnel d’un illustre inconnu, que tout le monde connait sous le pseudonyme de Georges Orwell, l’auteur de 1984.

En 1949, année de la publication retardée faute de papier d’imprimerie, il imagine que 35 ans après, l’Angleterre est une partie de l’Océania dominée par un pouvoir totalitaire qui contrôle jusqu’à l’esprit de ses sujets. Leurs espaces de vie sont sous l’observation permanente d’une télévision, émettrice réceptrice qu’ils ne peuvent éteindre et qui surveille chaque espace, jusques dans le lieu le plus intime où on se croit en sécurité : les toilettes. Afin de diffuser la « vérité » officielle un service est spécialement affecté à la réécriture permanente de l’histoire.
Winston Smith, le personnage principal du roman est affecté à ce service :
« Ce processus de continuelle retouche était appliqué, non seulement aux journaux, mais aux livres, périodiques, pamphlets, affiches, prospectus, films, enregistrements sonores, caricatures, photographies ». « Jour par jour, et presque minute par minute, le passé était mis à jour. On pouvait ainsi prouver, avec documents à l’appui, que les prédictions faites par le parti s’étaient trouvées vérifiées ». « L’histoire toute entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que nécessaire. Le changement effectué, il n’aurait été possible en aucun cas de prouver qu’il y avait eu falsification.»

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Source image Wikipédia

 

L’Angsoc, une « Angleterre socialiste »

L’Angsoc est un État totalitaire, le parti unique est dirigé par la figure omniprésente de « Big Brother » dont les photos sont partout : big brother is watching you. L’État a pour devise :

LA GUERRE C’EST LA PAIX
LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE

le slogan du parti est « Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé».
A l’époque ou il écrit 1984 le journal officiel de l’URSS s’appelle la Pravda, la vérité, le portrait de Staline est omniprésent, on lui voue un culte, dans tous les pays du bloc soviétique le parti unique a éliminé tous les autres, les partis communiste partout dans le monde prônent la dictature du prolétariat.

Le Novlangue

L’Angsoc a entrepris un vaste chantier de simplification de la langue, langue nouvelle qui devient obligatoire.
Un préposé au dictionnaire explique à Winston Smith les fondements du nouveau langage : « Ne voyez vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) Chaque année de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. ( …) La révolution sera complète quand le langage sera parfait”.
« Orthodoxie signifie non pensant, qui n’a pas besoin de pensée. L’orthodoxie c’est l’inconscience”. La police de la pensée s’assure qu’aucune déviance par intention ne reste impunie.
Le péché en intention est le pain béni multi séculaire de la confession des peuples catholiques, heureusement on a bientôt pu acheter des indulgences, le capitalisme vient de loin.
Les enfants sont organisés en groupes d’espions, surveillant ainsi au plus près ceux qu’ils connaissent le mieux : leurs parents. Comme les gardes rouges au temps de la révolution culturelle (1966) et les Khmers rouges au temps du génocide (de 1975 à 1979). Encore aujourd’hui, au Vietnam, les hauts parleurs diffusent dans les rues les slogans du parti et les chants révolutionnaires. « On ne les entend plus » disent les vietnamiens.

Vaporisés

Des gens disparaissent en permanence, ils sont « vaporisés ». En Union Soviétique, tous les compagnons de la révolution bolchévique étaient l’un après l’autre éliminés par la police politique du système stalinien, Staline n’était pas tout seul, Chronos dévorait ses propre enfants, un service était entièrement affecté à l’élimination de leur image sur les photographies et les films officiels. Les tuer ainsi une deuxième fois confinait à l’exploit, ils ne connaissaient pas encore photo shop.
Il ne connaissaient pas non plus les objets connectés, qui renseignent en temps réel tous ceux qui s’intéressent à vous, ni la NSA qui espionne tout le monde, dont le révélateur Edward Snowden est toujours réfugié …à Moscou, et considéré comme traître à sa patrie. Du temps de la dictature de Pinochet au Chili, les services secrets surveillaient les compteurs électriques et la consommation d’eau pour suivre à la trace les opposants clandestins, depuis E.D.F. a inventé le compteur électrique « intelligent ». Entendez par là espion. Même si ce n’est pas agréable, en démocratie un citoyen vertueux sans peur et sans reproche n’a -en principe- rien à craindre d’être transparent. Mais après ?

 

Mythique

On pourrait craindre que 1984 fut à désespérer, et plutôt que de le lire préférer creuser un trou dans le sable pour y plonger la tête. Mais ce faisant, l’autruche expose son croupion. Ce serait de surcroît une double erreur : c’est un roman visionnaire, foisonnant, dès la première page vous êtes captifs de cette fiction si proche du réel, quasi documentaire.
Contre toute attente, dans ce monde désespérant et désespéré, la vie parvient à s’insinuer à travers les interstices d’un système totalitaire aux rouages d’acier, comme une mauvaise herbe dans le béton. Pour un temps seulement. 1984 frappe autant au cœur qu’à l’intelligence, puis s’enfonce inexorablement dans l’horreur absolue.
Des correspondances vous traversent fugitivement l’esprit, « Le Prince » de Machiavel, « Discours de la servitude volontaire » d’Étienne de La Boétie, « Si c’est un homme » de Primo Levy, « L’aveu » d’Arthur London, « Le meilleur des Mondes » d’Aldous Huxley, « Éducation Européenne » de Romain Gary, évidemment « Brazil » de Terry Gillian qui s’en inspire très librement et « Orange mécanique » de Stanley Kubrick… ou encore « Psychologie des foules et analyse du moi » de Sigmund Freud. En peu d’années cet homme aura tout vécu, surtout le pire, sa lucidité et sa capacité d’analyse sont extraordinaires. Sous l’apparence d’un récit de pure fiction c’est un diamant pur à la mécanique implacable qui indique toutes les portes, jusqu’à dévoiler le secret ultime du pouvoir et de l’inhumaine humanité. Soixante huit ans après sa publication, il reste une lecture indispensable pour tous ceux qui sont attachés à la démocratie, à la littérature, un livre de chevet pour les psys qui s’interrogent sur les mécanismes de l’emprise et la manipulation de la psyché.

A ne pas mettre toutefois trop tôt entre toutes les mains : il faut avoir déjà fait un bon bout de chemin pour pouvoir le supporter. C’est quand, glacé, vous refermez le livre, que vous comprenez pourquoi il est devenu mythique, oublié mais connu de tous ceux qui ne l’ont pas lu. Il est de ce genre d’oeuvre dont on sort transformé. Le pire n’est jamais certain mais on ne sait jamais, autant se préparer, pour que ça n’arrive jamais.

Post Scriptum : parce qu ‘il transpose dans un moyen orient totalitaire intégriste et islamiste la fiction d’Orwell, on doit citer le roman de Boualem Sansal, 2084 . C’est un livre bien écrit, à l’orientalisme finement enluminé, extrêmement documenté, saturé de références qui échappent au lecteur européen. Mais à tutoyer les géants on court le risque de passer à côté de soi même, l’excellence de l’intention et la force du propos n’ont pas produit un chef d’œuvre. Ce roman est souvent fastidieux mais à lire pourtant, de préférence avant Orwell. Après, c’est plus difficile.

Jean Barak

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